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#1 28-09-2007 20:48:42

irajonas
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Acte 2 : Terre Sans Nom

Voici l'ouverture de la suite de mon Acte 1 : Chaos, qui situe les catastrophes nucléaires à l'échelle mondiale - et ici en France.

Part 1 : Extinction
Jonas
42 jours après les bombes
22h00

  J’étais dans la 147, allongé sur la place passager. Mon stock de vivres et de différents matériels tenait tellement de place à l’arrière de l’Alfa Romeo que seul le siège passager pouvait se baisser. Et c’est de manière vraiment très inconfortable que Malory et moi nous sommes couchés sur cet unique siège.
  J’étais allongé sur le siège, et elle sur moi, une couverture nous réchauffant. Nous ne sommes pas un couple, et notre… « passé » nous mettait mal à l’aise.
  Mais ce n’était qu’un détail dans le monde dans lequel nous étions. Et, alors que Malory dormait, presque apaisée, entre mes bras, je restai éveillé, regardant le paysage au dehors. Je pensais à tout ce qui s’était passé pendant ces derniers jours.
  Car 42 jours plus tôt, le monde avait pris un nouveau tournant. Les théories et les déductions étaient encore floues, de même que mes sources, mais le paysage de la catastrophe commençait à se dessiner.

  Tout commence au lendemain de la Guerre Froide. Des têtes nucléaires circulent sur le marché noir, et rapidement, de nombreuses têtes nucléaires se sont retrouvées aux mains de différentes organisations religieuses, fanatiques, rebelles, et terroristes. Aux Etats-Unis, un projet a été mis en place par la CIA : Projet Red Bell. Retrouver les bombes et les récupérer, à tout prix.
  Mais ils se sont plantés – ou pas – et les bombes ont explosé. 23 des grandes villes américaines ont disparu ce jour là en fumée.
  Quelques heures après, le reste du monde y est passé. Petit à petit. Paris est partie. Londres, Tokyo, Bombay, Moscou, Francfort, Panama, Sydney. Même – et là fut ma grande surprise – la ville, pas si grande que ça, d’Aix en Provence.
  Pourquoi ? Pourquoi une ville aussi insignifiante ? Je ne sais toujours pas. Mais je veux toujours le découvrir. Pourtant, même si c’était improbable, j’ai « pressenti » que ça allait se produire. Je suis parti à Aix, et j’ai sauvé une amie – Alice – et sœur Céleste du désastre.
  C’est à La Croisée que nous avons pris refuge. Puis, la force des choses m’a transporté, plus vite que je ne le redoutais, au travers de catastrophes en tout genre. J’ai retrouvé des amis, j’ai rencontré des gens. J’ai tué des gens, pour survivre. J’ai détruit un entrepôt plein de Renégats à Ventabren. J’ai protégé La Croisée des retombées atomiques. J’ai découvert Beauréveil dévastée. J’ai libérer St Martin du joug de mercenaires américains envoyés par l’ONU sous la proposition de Thomas Valente, haute autorité américaine que je soupçonne d’être à la tête des attaques mondiales.
J’ai même trouvé une des bombes. Une bombe qui n’avait pas atteint son objectif. Puis j’ai dû partir de La Croisée avec cette bombe, dans le but de la mettre hors de danger.
  Et, dans ma folle épopée, Malory m’avait suivi. Aveuglément, pensant avoir une dette envers moi. Et j’en étais là.
  Demain, j’allais devoir mettre la bombe hors de portée. C’était la pensée que j’avais eu en tête pendant des heures aujourd’hui. Jusqu’à ce que nous voyons des militaires envoyés par l’ONU longer les routes de la côte pour se diriger vers la frontière Italienne.
  Malory et moi nous sommes demandé pourquoi l’ONU avait accosté sur la Méditerranée plutôt que de favoriser les côtes atlantiques. Ou même les côtes portugaises ou espagnoles. Et nous avons vite déduit un fait horrible :
  Si les militaires avaient accosté en France, en évitant les terres hostiles, pour se diriger vers l’Italie, c’était, nous pensions, parce que la France n’existait plus. Nous n’étions encore sûrs de rien, mais les militaires que j’avais rencontrés en région PACA avaient été éliminés par les mercenaires américains, une société privée nommée Ravenwood. Un chaos orchestré très certainement par ce Valente que je soupçonne fortement. Pourquoi créer le chaos, pourquoi se rebeller contre les troupes militaires Françaises, sinon pour détruire le pays ?
  L’ONU n’est pas venu nous aider. Les troupes françaises étaient restées en stand-by. Le monde se foutait royalement du sort de la France. Alors, les troupes de l’ONU ont accosté à Marseille, parce que la France n’était plus un territoire aux yeux du monde. C’était juste un bout de terre sans responsabilité politique où on pouvait accosté sans risque de conflit politique international.
  Et maintenant, ils se dirigeaient vers l’Italie. Laissant la France survivre toute seule.
  C’était, tout du moins, le scénario catastrophe que nous avions supposé. Supposé, jusqu’à ce que la radio vienne renforcer nos craintes. J’avais reçu des fragments de conversations radio en provenance de l’Ouest. Radio haute fréquence, boostée par un technicien militaire. Et l’Ouest m’avait informé que personne, nulle part, n’avait accosté.
  Et maintenant, ces militaires de l’ONU continuaient leur route en nous laissant à notre sort. Nous démerder sans l’aide de personne. Une terre sans gouvernement. Une terre morte, une terre éteinte, une terre égarée dans les ombres du monde qui tentait déjà de nous oublier.
  Une Terre Sans Nom.
***

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#2 04-10-2007 21:47:39

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 2 : Extinction
Marine
42 jours après les bombes
22h00

  Nous étions à quelques centaines de mètres de Beauréveil nous avons vu l’improbable.
  Je marchais, avec les autres trente-six rescapés de la catastrophe de La Croisée. Les Ravenwood avait détruit la ville. Nous avions dû nous exiler. Tous.
  Tout ceux qui avaient entouré Jonas était présents. Tous, sauf ceux qui nous avaient quittés. Yannis Messaoui, adjoint du Maire. Descordes, Maire de La Croisée. Franck Spinoza, mécanicien Ventabrennais sauvé par Jonas. Tous les trois étaient morts.
  Et nous étions les survivants. Moi, Marine, échappée de Ventabren pour rejoindre Jonas à La Croisée. Katia, qui s’est retrouvée par hasard à La Croisée. Alice et sa sœur, que Jonas avait sauvé de l’explosion. Victor, que Jonas avait retrouvé au Point de Contrôle 118, avant que celui-ci ne soit détruit par Ravenwood.
  Tous avions été réunis par le nom de Jonas, et nous étions maintenant réunis par le nom de la survie. Jonas était parti, emportant avec lui une bombe nucléaire. Malory, son ex, l’avait suivi. Impossible était de savoir si elle l’avait rejoint, ou si… Ou si…
  Bref. Jonas m’avait dit que Beauréveil était maintenant dévastée. Une ville fantôme. J’espérais trouver mon salut là-bas. Des vivres. De l’eau potable.
  Bermuda refusa qu’on se serve dans les lacs et les puits. Il redoutait des particules radioactives. Il était, d’après lui, impératif de trouver des bouteilles d’eau. Et, bien qu’en définitive, cet impératif tendait à causer l’appréhension dans le groupe, j’approuvai. Bermuda était bien placé en question de logique de survie.
  Cela étant, j’étais épuisée. Et je n’étais pas la seule. Nous l’étions tous.
  Et c’est aux portes de la ville qu’on les a vu.

« - Ils ont l’air d’être une cinquantaine, m’assura Bermuda alors que nous nous étions cachés avec le groupe dans une clairière aux abords de la ville. »
  Je regardai. Le groupe avançait sur une route parallèle à la notre. Ils semblaient provenir du sud, et comme nous, paraissaient fatiguer.
« - Qu’est-ce qu’on fait ? Ils ont l’air de se diriger eux aussi vers Beauréveil, me fit Katia.
- Je le crois aussi, ajoutai-je. Peut-être qu’on devrait changer nos plans…
- Ou peut-être qu’ils sont là pour la même raison que nous, renchérit Victor. »
  Je me tournai vers lui. Il me répondit simplement par une moue.
« - Comment ils auraient pu savoir pour Beauréveil ? demandai-je.
- La seule façon de savoir, c’est de leur demander, me répondit Katia. »
  Je réfléchis à toute vitesse. Ce groupe faisait partie des dernières choses dont j’avais besoin. Mais il allait bien falloir faire avec. Alors je suivis l’idée de Victor.
« - Bermuda, Katia, trouvez une troisième personne à armer et conduisez le groupe à l’arrière de la ville mais ne rentrez surtout pas, compris ? »
  Bermuda acquiesça, et Katia suivit son mouvement. Victor et moi nous regardâmes.
« - Nous, on va aller à la rencontre de ces gens, l’informai-je. »
  Il acquiesça en chargeant son revolver.

  Nous avançâmes sur la route. Victor me murmura :
« - Si on les surprend, on risque de les énerver.
- Si on ne les surprend pas, on n’aura pas le dessus.
- Mais si ce sont des gens bien, et pas des mercenaires ? En les surprenant, on risque des balles perdues. »
  Je soupirai.
« - Okay, pas de surprise, admis-je. Comment tu comptes t’y prendre ? »
  Il se tourna vers la route, et se mit à hurler :
« - Hey ! Hey ! »
  Le groupe se tourna vers nous, et s’immobilisa. Victor se mit à courir vers eux.
  De loin, je vis trois personnes s’armer. Je soupirai de nouveau, et suivis Victor en courant. Je voulus prendre mon arme à la main, mais je me retins.
  Trois personnes se dégagèrent du groupe, et s’avancèrent sur la route à la rencontre de Victor. Lorsque j’arrivai, je vis les trois personnes lever leurs armes. Instinctivement, je levai la mienne.
« - Wow, wow, wow ! du calme, du calme ! fit Victor.
- Baissez votre arme ! m’ordonna un des trois, plutôt grand et barraqué.
- Vous l’avez levée en premier, rétorquai-je. »
  Et je ne baissai pas mon arme. Ni lui.
« - D’où venez-vous ? me demanda-t-il.
- les mercenaires américains ont détruit notre village, La Croisée, répondit Victor. »
  Je compris qu’il voulait jouer la carte de l’honnêteté. Faire tomber les doutes avant que les balles se perdent. Mais ce n’est pas pour autant que j’allais me désarmer.
« - On a marché jusqu’à Beauréveil parce que nous pensons que le village est désert. On a… une source.
- La Croisée, hein ? me fit l’homme. »
  J’acquiesçai d’un signe de tête.
« - Vous avez quelque chose à voir avec Jonas Aminati ? me demanda-t-il. »
BANG ! Ce fut comme un gros coup de poing dans mon visage. Une surprise à laquelle je ne m’attendais pas.
  C’était pas croyable ! Encore Jonas !

« - Vous avez quelque chose à voir avec lui ? répéta-t-il. »
  J’étais abasourdi. Je regardai Victor, qui était dans le même état de surprise que moi.
« - Euh… c’est…
- C’est un ami, répondit Victor. Il a contribué à la protection de La Croisée, mais il a quitté le village il y a deux-trois jours. »
  L’homme acquiesça, apparemment satisfait. Il commença à baisser son arme. J’ajoutai :
« - J’étais amie avec lui avant les bombes. Je suis venu le rejoindre à La Croisée, en partant de Ventabren, et… »
  Il me coupa en brandissant de nouveau son arme.
« - Ventabren ??
- Hey, du calme ! Du calme !
- Les ventabrennais sont venus piller notre village il y a quelques jours.
- Vous emballez pas, merde ! rétorquai-je. J’ai rien à voir avec les Renégats, j’habitais à Ventabren avant les bombes, c’est tout ! Ca et rien d’autre, j’habite à La Croisée depuis près d’un mois ! »
  De nouveau, l’homme parut hésitant. Il sembla réfléchir un instant. Comme signe de « paix », je pris mon revolver dans ma main, levant le canon vers le ciel, et je levai les mains, pour lui montrer qu’il avait maintenant le dessus. Une marque de confiance. Enfin… si on peut parler de confiance.
« - On ne peut être qu’amis si nous avons un ami en commun, ajoutai-je. »
  L’homme baissa son arme.
« - Jonas nous a averti que Beauréveil était une zone libre, et qu’il était en coopération avec celui qui y habite…
- Celui qui y habite ? répétai-je, alors que j’étais apaisée, le revolver rangé.
- Il dit qu’il s’appelle Owardy. Un ancien Ravenwood. »
  Je tressaillis. Un Ravenwood, voilà une chose qui me refroidissait. Mais si Jonas lui faisait confiance, alors j’allais lui faire confiance.
  Comme me l’avait dit Katia, cette fille très intelligente : étant sa meilleure amie, je me devais de lui faire confiance.
« - Jonas nous a assuré que la voie était dégagée, tant qu’on prévenait Owardy que nous arrivions.
- Et comment on le prévient ? demanda Victor. »
  L’homme montra deux pistolets de détresse.
« - D’après Jonas, Owardy doit monter la garde toutes les douze heures pendant deux heures aux portes de la ville. Les deux pistolets devraient signaler notre arrivée. »
  J’acquiesçai.
« - Owardy a déjà commencé son tour de garde depuis une heure. Je pense que nous pouvons le prévenir que nous arrivons. »
  J’acquiesçai de nouveau, silencieuse. Victor brisa le silence :
« - Je m’appelle Victor. Victor ElCuore.
- Euh… Et moi Marine, ajoutai-je. Elgim. Marine Elgim. »
  L’homme nous tendit sa main. Ses collègues paraissaient détendus.
« - Je m’appelle Nicolas. Nicolas Descordes, nous annonça-t-il. »
****

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#3 06-10-2007 14:12:09

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 3 : Proches
Marine
43 jours après les bombes
00h00

« Nicolas Descordes ». Mais c’est quoi ce monde de malade !
  Je me retins de lui parler du maire de La Croisée. Encore plus de sa mort. Ca m’apparaissait même curieux qu’il ne m’en demande rien.
  Nicolas Descordes a simplement tiré au pistolet de détresse. D’abord l’un, puis l’autre. Puis il s’est tourné vers moi.
« - Maintenant, nous n’avons plus qu’à attendre. »
  J’acquiesçai, en silence. Quelques minutes après, une jeep est sortie de Beauréveil, dans notre direction.
  Alors que la jeep s’avançait vers nous, je portai ma main à mon arme. Par réflexe de sécurité.
   Un homme est descendu de la jeep à quelques mètres de nous. Il boitait, il paraissait épuisé, à bout de nerfs, tenant à peine en vie.
  Il avait une arme à la main. Je ne pouvais pas exactement dire ce que c’était, je n’y connais rien. Je savais juste que c’était une arme automatique.
  Il la tenait dirigée vers le sol, et nous regardai tour à tour.
« - Did he send ya ? nous demanda-t-il. »
  Sa voix exprimait plus d’appréhension que d’autorité. Comme si ce mec était… dépassé par les évènements.
« - You’re talking about Jonas Aminati, aren’t you ? demandai-je. »
  Il confirma.
« - We’re all here thanks to him, affirmai-je. »
  Apparemment, Nicolas Descordes était reconnaissant que je fasse la communication avec Owardy. Les choses étaient bien plus simples.
« - Bienvenue à la maison, nous dit-il d’un accent américain appuyé. »
  Je soupirai. Je fis signe à Victor d’aller chercher les autres.
 

Jonas
43 jours après les bombes
3h00

Je me réveillai comme en sursaut. J’étais habitué à me réveiller de cette manière.
  Cela dit, je n’étais pas habitué à me réveiller avec quelqu’un entre mes bras. Je regardai Malory. Elle dormait paisiblement.
Et ce n’était pas vraiment grâce à moi. Ces derniers temps, j’avais eu plus tendance à attirer les ennuis qu’autre chose.
  Je me rappelai du passé. Tout ce qu’il s’était produit ces derniers jours depuis les bombes. Et malgré tous mes efforts pour faire ce que je pensais être le mieux, St Martin était détruite. Beauréveil était en reconstruction. Carry avait été évacuée. La Croisée était sensée être un lieu sûr.
Et tout ça à la fois grâce et à cause de moi. D’un côté, mon ego en était valorisé. J’étais devenu une sorte de pion particulièrement pondérant sur l’échiquier de la région. Comme si… j’étais une personnalité importante. Cela était étrange que quelqu’un comme moi, aussi insignifiant, puisse faire la différence.
  J’étais là, avec Malory, avec un plan simple pour protéger ce qui était autrefois un pays de la menace d’une bombe nucléaire. J’avais l’impression d’avoir le poids du monde sur mes épaules. Y avait-il d’autres personnes comme moi, dans le monde, qui s’investissait autant à protéger leur entourage de la sorte.
  Je regardai Malory et trouvai une bonne raison de continuer. Même si je n’étais pas récompensé de mes efforts. Parce ceux qui m’entouraient étaient en sécurité.
  C’était ce qui comptait.

8h00
« - Accroche-toi ».
  La voiture arriva en haut des marches du port. Comme il n’y avait pas d’accès direct au quai, j’accélérai, et la voiture sauta par-dessus les marches.
« - Jonas ! Merde ! hurla Malory. »
  La voiture tomba dans un fracas violent. Je tirai sur le frein à main et dérapai en crispant mes mains sur le volant.
  La voiture dérapa sur le côté, et un nuage de fumée puant la gomme de pneu s’échappa sur le côté.
  Je repris mon souffle un moment. Malory regardai droit devant elle, respirant profondément.
« - Jonas, je sais que t’adores les numéros à sensation, mais évite moi ce genre de connerie, à l’avenir.
- Je m’en souviendrai, répondis-je. »
  Il y eut un moment de latence. Nous nous regardâmes.
« - Et maintenant ? me demanda-t-elle.
- Maintenant, on s’occupe du bateau. »
  Je manoeuvrai, et passai la marche arrière. Je reculai jusqu’à ce que le coffre de la voiture soit au plus proche du bateau.
  C’était un bateau de pèche ordinaire, blanc, dont la vitre de la cabine était recouverte d’une bâche bleue. Pour une raison obscure, le port était quand même plein. Comme si personne n’avait pris la voie de la mer depuis les explosions.
  Le bateau, lui, était en parfait état. Il était écrit sur le côté de la coque « Alizé ».
« - C’est celui là ? me demanda Malory. »
  J’acquiesçai. Nous sortîmes de la voiture, et nous dirigeâmes vers le bateau. J’empoignai les cordages et tirai vers moi, balançant tout mon poids vers mes pieds pour éviter de glisser. Le bateau s’approcha du bord du quai, et Malory m’aida à enrouler les cordages autour des bites en métal.
« - Montez à bord, Mademoiselle, lui dis-je. »

  Le « paquet » était à bord. A l’arrière. L’arrière du bateau pouvait permettre à six personnes à peu près de monter à bord. Heureusement, on n’avait pas besoin d’autant de place. Juste Malory, la bombe et moi. Et aussi les quelques vivres au cas où.
« - Comment tu as fait pour avoir les clefs du bateau ? me demanda Malory.
- Il appartient à mon oncle. C’est le patron du Centre Auto. Il est passé la veille des explosions au Centre Auto, avec mon père. Mon père et mon oncle devait se retrouver le lendemain matin pour partir pécher en mer. Ils ont laissé les clefs au Centre Auto. La suite, tu la connais. »
  Je démarrai le bateau. Je manoeuvrai, hésitant. Le bateau tapa celui d’à côté.
« - Hey ! me fit Malory.
- Désolé, j’ai pas l’habitude de prendre la barre, répondis-je.
- T’aurais pu me prévenir avant de me dire que tu partais dans une mission suicide en conduisant un bateau que tu sais pas conduire !
- Ca va, ça va, j’ai pas l’habitude de sauver le monde ! »
  La remarque était peut-être absurde, mais après quelques essais, je réussis à faire reculer normalement le bateau. Puis, en douceur, à le faire sortir du port.
« - Ca va aller ? me demanda Malory. »
  Je la regardai un instant, avant de reposer mon regard sur le GPS, puis la boussole, puis le large.
« - Ouais, ça va aller. Il faut juste que je me détende… »
  Je déglutis. Je déteste l’eau. J’ai toujours détesté l’eau. Etre dans une piscine, ça va, rien de terrible, ou voit le fond, on voit ce qu’il se passe. Mais la mer, ou les étangs, ce genre de bordel, ça m’a toujours rendu très… tendu.
  On ne voit pas le fond, on ne voit pas ce qu’il y a ni en dessus, ni en dessous quand on est sous l’eau. Depuis que je suis gamin, c’est ma phobie. Depuis le jour où un rouleau a failli m’emporter au large.
  Aller en mer, ça va. Pécher en mer, ça va. Mais nager en mer… non, je n’y arrive pas. Il y a toujours un sentiment d’insécurité chaque fois que je pends mes pieds au bord du bateau, au dessus de l’eau. Et pourtant, j’aime m’asseoir au bord.
  Tordu, hein ? Bizarre, je pensais que vous auriez commencé à me connaître.
  Je regardai le GPS. Ce qu’il m’indiquait aller être très, très important. Parce que la profondeur sous le bateau allait déterminer la fin de notre trajet.
  J’allais choisir l’endroit idéal. Un trou d’eau. Ces endroits responsables de ma phobie. De mes peurs. Ces endroits obscurs, cachés au fond des profondeurs.
  J’allais choisir l’endroit idéal pour cacher la bombe.
****

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#4 06-10-2007 22:18:12

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 4 : Tournant
Jonas
43 jours après les bombes
9h00

« - On y est. Malory, reste dans la cabine, tiens la barre… au cas où. »
  J’arrêtai le moteur et sortis de la cabine. Malory prit ma place. Elle était pâle.
« - Ca va aller ? lui demandai-je. »
  Elle acquiesça non sans avoir l’air malade.
« - Je jette l’ancre et on va manger quelque chose. On n’a rien mangé ce matin, ça te rend plus vulnérable au mal de mer.
- Tu crois que ça va finir un jour ? »
  Je lui lançai un regard, sans comprendre.
« - Ta course pour sauver le monde, ajouta-t-elle.
- Je ne sais pas, Malory. C’est pas à moi de porter le monde sur mes épaules. »
  Je passai à l’avant du bateau. J’ouvris la trappe. L’ancre avec sa lourde chaîne reposaient à l’intérieur. Je passai l’ancre par-dessus bord et fit descendre entre mes mains sa chaîne. Pendant ce temps, je réfléchissais aux gestes qui allaient suivre. Et si je me trompais ? Et si quelqu’un venait à trouver la bombe ? Ca serait ma faute… MA faute !
  Tout les gestes qui allaient suivre allaient aussi par là même déterminer la suite des évènements.
  L’ancre toucha le fond. Enfin, pas le fond du trou d’eau. Seulement en bord.
  Tout ça pour quelques gestes simplissimes.
  Je retournai à l’arrière du bateau. Malory avait vraiment l’air malade.
« - Vas t’allonger dans la cabine, si tu te sens vraiment pas bien, lui conseillai-je. »
  Elle me dit « non » de la tête.
« - Je suis venue pour t’aider, alors je t’aiderai. »
  Je répondis d’un signe de tête.
« - J’ai pris des biscuits, dans les vivres. Ils sont dans la cabine. Tu tiendras pas longtemps le ventre vide. »
  Malory hocha la tête vigoureusement. Elle entra dans la cabine.
  A l’arrière du bateau, je pris les sacs de sable que j’avais emportés avec moi. Et je commençai à vider les sacs dans le bidon qui contenait l’ogive.
  Malory était assise sur ce qui servait de table à l’arrière du bateau. Elle me regardait remplir le bidon avec le sable.
« - Pourquoi tu fais ça ? me demanda-t-elle.
- Je veux être sûr que le bidon va bien couler pas flotter, affirmai-je sans la regarder. »
  Je vidai le troisième sac de sable, et me tournai vers elle.
« - Je suis désolé si tout ça… si on se fait chier sur des broutilles.
- Je préfère ça que de devoir me battre contre les Ravenwood, me répondit-elle en grignotant un biscuit. »
  J’acquiesçai, avant de m’attaquer au quatrième sac. Nous continuâmes à parler.
« - Qu’est-ce qu’on va faire après ? me demanda-t-elle.
- On va retourner à La Croisée. Je compte prouver à Descordes qu’il avait tort, et que j’avais raison.
- Ca compte pour toi, hein ? »
  Je ne répondis pas et continuai de verser le sable.
« - Tu comptes faire quoi, toi ? Rejoindre Théo, et puis ? »
  Malory sembla prise au dépourvue. Comme si la question lui faisait peur.
« - Excuse-moi, tu n’es pas obligée de répondre, ajoutai-je, comprenant que je l’avais embarrassée.
- C’est pas grave, me répondit-elle. C’est juste que tu… enfin, tu es devenu quelqu’un d’impressionnant. »
  Je me tournai vers elle en souriant nerveusement.
« - D’impressionnant ? répétai-je, sans comprendre.
- Avant, tu m’avais impressionné. Marie m’avait parlé de tes habitudes d’aider tous les gens qui t’entourent, de ta capacité à comprendre ce que les gens ressentent. Parfois même elle parlait de toi comme d’un héros.
- Je ne suis pas un héros, et tout ça, c’est maladif. Je suis quelqu’un d’hypersensible, Malory, je capte toutes les émotions extérieures et je peux rien faire contre. Inconsciemment, je suis incapable de faire le tri entre toutes les informations que capte mon cerveau, ça s’appelle un déficit de l’inhibition latente. »
  Le quatrième sac était vide. Je me tournai vers le cinquième.
« - Et ce n’est pas quelque chose d’héroïque. C’est une maladie qui touche beaucoup de gens.
- C’est une maladie parce que tu vois ça comme une maladie. Mais tout ce temps, tu as aidé les autres, grâce à ça ! »
  Je posai le sac, soudain étant intrigué.
« - Où tu veux en venir, Malory ? demandai-je.
- Déjà avant, tu aidais les gens avec des poèmes, avec des mots et des petits gestes, et ça, ça m’impressionnait. Et maintenant, tu sauves des villages, tu chasses des mercenaires, tu fais sauter des entrepôts… »
  Elle baissa le regard.
« - Je ne suis pas la seule à penser ça, Jonas. Beaucoup de gens pensent que Légion est un héros. Mais la différence, c’est que moi, je te connais. Et je sais qui tu es. »
  Je laissai volontairement un instant de latence.
« - Et je suis qui alors ? »
  Elle attendit.
« - Un ange. »
  Je me retournai, pris au dépourvu. Ainsi était les choses aux yeux de Malory. Légion était un démon. Jonas, un ange.
  Je n’étais pas un héros. Et qu’on se le foute dans le crâne, j’étais simplement un gamin qui avait joué avec le feu et qui avait eu de la chance. Les héros n’existent pas.
« - Ok, le bidon est plein. Je vais pouvoir le foutre à l’eau. »
  Je l’accrochai à une corde, fermement, et Malory se leva.
« - Tu as pas peur de tomber à l’eau ? me demanda Malory.
- Au pire, tu seras là pour me retenir, répondis-je.
- Ou tomber avec toi, ajouta-t-elle. »
  Je ne compris pas le sens de cette phrase. Elle se rapprocha de moi, et je me mis en place.
« - Ca risque de secouer le bateau, et si on se met tous les deux du même côté, on risque de chavirer. Tiens toi en arrière, s’il te plaît. »
  Malory recula. Je regardai autour de moi, et je vis la caisse à outils dans la cabine, juste à côté de la barre.
  Je l’amenai à l’arrière du bateau et la posai juste derrière le bidon. Puis avec une canne à pèche, et de la patience, je fis un levier de fortune.
« - Ca va casser, Jonas, me prévint Malory.
- Je répartis juste les charges, affirmai-je en posant le pieds sur la poignée de la canne à pèche. Je me sers juste de la partie la plus large, et je pousserai avec mes bras. »
  Je me lançai alors. J’appuyai mon pied sur la canne et poussai comme un forcené sur le haut du bidon. Je poussai, redoublant d’efforts à chaque fois, jusqu’à ce que ce bidon, aussi lourd soit-il, passe par-dessus bord.

Marine
43 jours après les bombes
11h00

J’avais passé une bonne nuit.
  C’était quelque chose que je n’avais pas vécu depuis des jours et des nuits. Une bonne nuit de sommeil. Peut-être m’étais-je couchée très tard et très fatiguée, dans une maison qui n’était pas la mienne et dans un lit qui n’était pas le mien.
  Mais j’avais passé une bonne nuit.
  Au matin, j’avais englouti un déjeuner limité, mais qu’importe. Je m’étais reposée, j’avais mangé. Je me sentais presque bien.
  Jusqu’à ce que je me retrouve dans une sorte de conseil de guerre. Un conseil de guerre à trois généraux.
  Owardy.
  Descordes II.
  Et moi.
  Rapidement, Owardy me briefa sur le plan de Jonas. Sur la reconstruction de Beauréveil par les victimes des Renégats et de Ravenwood. L’idée était bonne, il fallait l’admettre. Cela dit, mettre ça au main d’un mercenaire Ravenwood… c’était pas forcément la meilleure idée à mes yeux.
  Mais l’impression que me fit Owardy me fit changer d’avis. Et bien que ça ne lavait pas le sang qu’il avait sur les mains, cela l’excusait. Au moins en partie.
  Je vous fais grâce des sessions de traductions, de l’anglais au français comme du français à l’anglais. Entre Owardy, Descordes II et moi, ce n’était pas non plus l’entente cordiale du haut commandement. Il y avait même beaucoup de désaccord.
  Pour l’instant, il nous fallait une structure de commencement. « Restructurer le quotidien », selon les mots de Nicolas Descordes. D’après lui, il fallait recenser les vivres, les médicaments, et toutes les ressources, utiles ou non.
« - Là, en revanche, je suis d’accord, ajoutai-je. Ce qui nous paraît inutile peut être utile à d’autres. Parmi les survivants de La Croisée, il y a Victor, qui nous a parlé d’un endroit appelé « Barricade ». C’est un centre d’échange, de troc et de commerce. Avec un peu de chance, on pourrait se servir des excédents pour trouver les vivres qui nous manqueront.
- C’est une idée à creuser. Mais pour l’instant, c’est de l’immédiat dont on doit parler, avec annoncé Owardy (je vous traduis ses paroles). Nous sommes à peu près quatre-vingts. Qui va s’occuper de quoi ? »
  Je fis la moue.
« - Et si on se fiait au volontariat ? »

Jonas
13h00

Le « colis » était enfin passé par-dessus bord.
  J’avais réussi à le faire couler, lentement, précautieusement, dans le trou d’eau.
  A bout de force, je me laissai tomber à l’arrière du bateau, en soupirant. Puis je me relevai.
« - Bon, allez. Ca te dit qu’on mange quelque chose, et qu’on reparte pour le port ? »
  Elle acquiesça sans conviction. Je me levai et me dirigeai vers la cabine. Je me penchai et entrait, balayant les vestes et les couvertures pour trouver le sac avec les vivres. Et, alors que je me retournai pour revenir à l’extérieur, je vis Malory descendre dans la cabine. Elle me regarda à peine une seconde avec attention, et se rapprocha de moi. Et il y eut une sorte de… je ne sais pas trop quoi. Je sentais tout son être résonner en moi, quelque chose d’intense, comme si je ressentais chacun des battements de son cœur pour rythmer le mien à la fréquence du sien. Elle continua de me regarder. Et, sans prévenir, sans raison, elle m’embrassa. Elle m’embrassa comme personne ne m’avait jamais embrassé. Comme nous ne nous étions jamais embrassés. J’avais l’impression que le monde entier pouvait mourir sous les bombes, peu importe. Peu importe ce qui allait arriver au reste du monde, car mon monde, notre monde tournait sur ce bateau, dans cette cabine, sur ce lit, entre nos corps. Et, pour la première fois, j’eus l’impression d’être complet.
  Comme si rien ne me manquait plus. L’euphorie à l’état pur. Pas d’hier ni de demain, ni rien d’autre, ni personne d’autre, ni rien du tout. Juste Malory et moi.
  Juste Malory et moi.
****

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#5 15-10-2007 21:29:29

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 5 : Dans les terres
Jonas
44 jours après les bombes
8h00

  Nous avions passé l’après-midi et la nuit sur le bateau. Sans raison, juste avec l’envie de rester tous les deux. De rester le plus longtemps possibles coupés d’un monde  de profit et de violence. Parce que, dès que nous aurions reposé pied à quai, nous retournerions dans ce qui était autrefois la France, est qui était maintenant une sorte de « pays mort », de Terre sans nom, un endroit sans gouvernement, sans règle, sans loi, sans rien.
  Tant que nous étions sur le bateau, Malory et moi, nous avions le monde pour nous.
  Nous avions passé les heures sans se soucier de rien. Jusqu’à ce que nous reposions le pied à quai.
« - Et maintenant, on va où ? me demanda Malory. »
  La voiture était toujours là. Par chance. Une ville déserte, voilà ce qu’était devenu Carry.
  Je gardai l’image en tête. Comme si cela avait une importance… monumentale.
  Pendant que je déchargeai le bateau, chargeant la voiture, avec l’aide de Malory, je lui expliquai la suite :
« - Retour à La Croisée. On retourne là-bas et on essaie de réparer les pots cassés… enfin, j’essaie de réparer les pots cassés.
- Non, tu peux dire « on ». »
  Elle s’approcha de moi, avec douceur.
« - Pourquoi tu t’obstines à vouloir rester seul ? me demanda-t-elle. »
  Je préférai alors être honnête.
« - Je ne sais pas. »
  Et nous prîmes la route.

10h00
« - Malory, j’aimerais que tu me rendes un service. »
  Elle se tourna vers moi alors que je conduisais.
« - Il y a mon carnet de bord dans la boîte à gant. J’aimerais que tu notes dedans que Carry est déserte et que le port est accessible.
- Pourquoi ? me demanda-t-elle. »
  Puis elle comprit, et soupira.
« - Tu te prends pour un général, ou quoi ? me fit-elle. »
  Son ton n’était pas agressif, mais plutôt réprobateur.
« - J’essaie d’anticiper. Ce que j’ai retenu de ce que j’ai appris avant les explosions, c’est qu’un port est une source de sécurité. Et puis, si jamais La Croisée venait à disparaître, j’ai besoin d’un point de ralliement.
- Il y a toujours Beauréveil, me fit-elle.
- Appelons Carry mon « Plan B », fis-je avec un sourire. »
  Elle me réprimanda d’une moue insatisfaite.
« - Ecoute, je sais que j’ai l’air de jouer les généraux d’opérette, mais le jour où je pourrais faire confiance à quelqu’un d’autre pour nous sortir de cette merde, je lâcherai la grappe. En attendant, j’essaie juste de survivre.
- Je sais, c’est juste que plus tu avances, et plus tu en fais. J’ai peur que ça te mette en danger. »
  Je souris.
« - Maintenant, j’ai une raison de rester en vie. Dès qu’on sera en sécurité, je te promets d’arrêter tout ça. »
  Elle posa sa main sur la mienne. Je ressentis cette chaleur que je n’avais que rarement ressenti autrefois, pour ne pas dire, peut-être même, jamais…
« - on va changer de voiture dès qu’on pourra. On va prendre la 207 qu’on a laissée au loin de Ventabren.
- On va manquer de carburant ? me demanda Malory.
- Oui, déjà. Et, en plus, quitte à revenir en zone dangereuse, je préfère avoir une voiture avec un meilleur moteur. »

  De tout le reste du trajet, il ne s’est rien passé. Nous sommes arrivés rapidement à proximité de Ventabren. La voiture était toujours là où nous l’avions cachée. Pour l’instant, tous se passait bien.
  Pour l’instant, comme un moment de répit avant la tempête.
  Et puis, il se mit à pleuvoir alors que je récupérai les armes dans le coffre.
« - Je déteste la pluie, grognai-je. Celle-la est glaciale.
- Finis de charger et monte vite, je prends le volant, me fit Malory. »

Katia
13h20

  Glacial.
  La pluie et le vent étaient glaciaux, et en plus, les intérieurs n’étaient pas bien plus chauds. Pas d’électricité, pas de chauffage. On faisait comme on pouvait, à se rapprocher les uns des autres, à trouver des couvertures.
  Mais c’était dur à supporter. Nous étions le 13 novembre, et la température avait soudainement chuté, sans préavis.
  Alice avait sacrifié sa couverture pour la donner à sa sœur, mais je voyais qu’elle luttait  difficilement contre le froid.
  Je lui proposai alors de partager ma couverture avec elle. Elle accepta, bien que gênée.
« - Y a deux mois, on n’aurait pas cru qu’on en serait là, hein ? me demanda-t-elle. »
  Je souris. A La Croisée, les choses avaient été simples. Il y avait eu les groupes électrogènes qui pouvait générer un peu de courant. De quoi survivre. Et puis, vivre au Centre Auto, ça avait ses avantages. Les moteurs tournaient tellement que la salle était chauffée, et passée l’odeur de gazole, on se sentait plutôt dans un cocon, bien au chaud.
  Mais là, à Beauréveil, c’était comme vivre dehors.
  J’essayai d’évacuer le froid de mes pensées, en imaginant ce dont Marine, Owardy, et ce type de Carry ont pu décidé de faire pour Beauréveil. A la longue, nous nous étions tous fait à l’idée que Marine avait remplacé Descordes. Curieux, comme le monde avait changé. Marine et Jonas avaient tous les deux à peine la vingtaine, et ils semblaient déjà représenter quelque chose.
  Ces deux-là, c’était de sacrés numéros. Entre Jonas qui sauve la moitié du monde et porte l’autre moitié sur ses épaules, et Marine qui s’efforce simplement de nous garder tous en vie, elle y compris, je me demandai qui des deux était le plus improbable.
  Et, d’ailleurs, elle n’était toujours pas revenue de son « meeting au sommet » avec Owardy. Visiblement, le destin de Beauréveil était très complexe.
  Quant à Victor, il mimait de ne pas être accommodé par le froid. Il se baladait, de petit groupe en petit groupe, tentant de répondre aux besoins des gens. Encore un phénomène, en plus de Jonas et de Marine. Ce type était venu d’Île de France, jusqu’en PACA, traversant un pays entier détruit par les bombardements, se défendant avec son seul pistolet, escortant un groupe entier de survivants. Il avait plus d’expérience du « monde extérieur » que la plupart d’entre nous. Que la quasi-totalité d’entre nous. Ca devait l’avoir changé, je pense. Ce genre d’expérience change forcément.
  Nous avions tous changé, dans un sens. Même si Jonas était le changement le plus conséquent, dévoilant la part de sa personnalité qu’il avait toujours caché, nous avions indéniablement tous changé profondément. Marine prenant à cœur un rôle qu’elle ne se serait jamais attribué, Victor se démenant pour la survie des uns et des autres, ainsi que de la sienne. Moi, capable de tuer pour survivre, à me montrer froide, et à aller sur le front, alors qu’auparavant, j’étais juste… gentille. Je faisais de mon mieux pour être le mieux possible. A mes yeux, aux yeux des gens. J’aimais sourire. C’était ce qu’ils voyaient en premier, chez moi, à quel point je souriais. Tous le temps, tous les jours.
  Les bombes avaient terni mes sourires. Une seule et unique personne paraissait inchangée, égale à elle-même, quand bien même cela nuisait à son indépendance.
  Alice était restée qui elle était. Elle était la seule à avoir survécu à tous ces changements.
  Et, alors que j’étais plongée en pleine réflexion, une partie du plafond craquant, déversant sur le sol déjà glacial, des torrents d’eau de pluie.
****

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#6 17-10-2007 23:17:46

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 6 : Wasteland
Jonas
44 jours après les bombes
13h30

  Comprenez bien que passer par les routes les plus discrètes, éviter Aix et Ventabren, ainsi que tout ce qui était considéré comme une zone dangereuse, c’était rallonger de beaucoup un trajet à la base très court. Je ne sais pas si vous êtes capable d’imaginer. A chaque fois que nous voyions une voiture au loin, nous changions de route de peur de tomber sur les Renégats, ou sur Ravenwood.
  Trois heures pour contourner Aix et atteindre La Croisée. Jamais je n’avais mis autant de temps. Surtout pour découvrir…
« - Qu’est-ce qu’il s’est passé ? murmura Malory. »
  Je ne répondis pas, pour la raison que je n’avais pas de réponse. Je regardai autour de moi. La Croisée était… morte.
  Les rues étaient désertes. Des maisons détruites, des immeubles noircis par des débuts d’incendie, des murs criblés de traces de balles.
  Une odeur de chair en putréfaction hantait certaines rues alors que nous marchions sous une pluie glaciale. Malory était collée contre moi alors que nous regardions la Mairie.
« - Une bombe ou un mortier, affirmai-je. A tout les coups, c’est du Ravenwood. »
  Nous continuâmes notre chemin. Je redoutais, intérieurement, de découvrir les corps de ceux qui m’avaient été proches. Et, si les corps pourrissant, gisant parmi les décombres, dans le silence des rues qui ne renvoyaient que l’écho des gouttes de pluies, me donnait la gerbe, j’en venais à être dégoûté de moi-même, me sentant soulagé que ce soit quelqu’un d’autre que Katia, Marine, Victor, Alice, ou même Franck.
« - On devrait repartir, il n’y a plus personne, me conseilla Malory. »
  Malory avait raison. Ils étaient partis. Ravenwood, les Croiséens, les St Martinois. Ils étaient tous partis. Mais où ?
  Je redoutais le pire qui puisse m’arriver : ne plus jamais revoir ceux que je m’étais efforcé de sauver. Et quand bien même Malory était là avec moi, quelque chose me manquerait si jamais ils avaient été forcés à l’exode… ou pire.
  J’eus soudain un horrible sentiment de culpabilité. Est-ce que tout ça se serait produit si j’étais resté ? Est-ce que moi, pauvre jeune adulte, projeté dans un monde de guerre prématurément, aurait pu faire la différence ? Est-ce que j’aurais pu sauver la ville ?
  C’était absurde de penser ça. Je n’étais ni un héros, ni un général, et des deux, je n’avais aucune des qualités requises. Pourtant, j’avais la sensation que c’était de ma faute.
« - Ils sont venus pour la bombe et tu l’as mise en lieu sûr, me fit Malory. »
  J’eus alors la sensation qu’elle avait deviné mes pensées.
« - C’est pas de ta faute si tout ça s’est produit, ajouta-t-elle. »
  Je restai de nouveau silencieux, regardant la Mairie. Je me retournai, et nous retrouvâmes la voiture.
  J’étais abattu. J’avais protégé La Croisée avec tant de vigueur… depuis le premier jour. Au lendemain des explosions, j’avais averti Descordes des risques des retombées atomiques. J’avais été volontaire pour faire partie des « 4 pionniers » du « monde extérieur ». J’avais ramené des médicaments, des armes, de la nourriture. J’avais réussi à gagner une bataille contre Ravenwood. Même si je n’avais pas pu les empêcher de détruire St Martin… même si j’avais ramené la bombe à La Croisée… même si le point de contrôle 118 avait été ravagé à cause de cette bombe… même si La Croisée avait été ravagée à cause de cette bombe… à cause de moi…
  J’eus envie de pleurer. C’était trop pour un petit homme comme moi. J’avais le poids du monde sur mes épaules.
« - On va aller à Beauréveil, alors… y aura bien au moins Owardy et les Carriens. Qu’est-ce que tu en penses ? me demanda Malory alors que nous remontions dans la voiture. »
  Je lui donnai les clefs. Elle démarra, sans me quitter des yeux.
« - Fais comme tu le sens, Malory. Je ne suis plus en état de prendre des décisions, là, c’est trop pour moi… »
  Je me retins de pleurer.
« - C’est trop pour moi, répétai-je. »
***
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#7 22-10-2007 18:39:16

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 7 : La Trappe
Katia
44 jours après les bombes   
13h30

« - Et merde ! hurlai-je. »
  Des gosses avaient été littéralement inondés par la chute des eaux. Mais comment autant d’eau avaient pu s’accumuler à l’étage supérieur ? Quand bien même il était à ciel ouvert, la pluie n’était pas diluvienne !
  Cela dit, cet incident était plus redoutable qu’il n’y paraissait. Si personne n’avait été blessé – miraculeusement – par la rupture ponctuelle du plafond,  il devait bien y avoir trois gosses trempés jusqu’aux os, et rien pour les sécher ni les réchauffer.
  Trempés comme ils l’étaient, c’était l’hypothermie assurée… voire pire. Les petits problèmes devenaient de plus en plus des catastrophes de grande envergure !
  Je me sentais épuisée, cassée, et mortifiée.
  Heureusement, des adultes en charge vinrent s’occuper d’eux. Ils étaient bien plus qualifiés que moi, quand bien même s’amusaient-ils à requérir mon aide.
  Bien vite, ils mirent en place un système très simple : des sortes de feux de camps dans des bidons, comme on voit dans les films, à proximité des sorties d’aérations. Ils avaient rapidement évacué l’eau qu’il y avait autour, au moins pour que les enfants ne soient pas entre le chaud et le froid.
  Il y avait une petite famille dans un coin. Un homme, une femme, leur fils – qui avait l’air d’avoir 16 ans – et un grand-père. Le grand-père semblait beaucoup souffrir du froid, et le fils lui donnait sa couverture. Cette image me fit croire que, finalement, on pouvait faire prospérer Beauréveil. Faire tenir les gens grâce à la solidarité. Mais les bons sentiments n’allaient pas suffire.
Ce qui avait manqué à La Croisée, c’était l’extérieur. Nous avions été trop… protectionnistes.
  Et, quand Marine arriva, elle confirma ma pensée. Elle m’expliqua les tenants et les aboutissants de leur long colloque.
« - Un triumvirat, quoi, fis-je.
- Euh… si tu veux, fit-elle, hésitante sur le mot. Ca évite qu’on aie des jugements faussés, on se remet tous en question. On va essayer de faire une assemblée générale, ce sor.
- Où ? demandai-je. On n’a pas la place ici pour 100 personnes.
- Dehors, sur la place, m’affirma-t-elle. Descordes – celui de Carry – est météorologue, il dit que la pluie devrait s’arrêter d’ici ce soir. »
  Elle semblait plutôt confiante. C’était peut-être pour ça que les gens la suivaient. Parce qu’elle donnait l’impression de savoir où elle allait.
  Finalement, sur le plan matériel, reconstruire Beauréveil paraissait possible. Pas optimiste, mais possible. Sur le plan humain, c’était une autre histoire. St Martin avait été détruite, Carry désertée, La Croisée tuée… les gens manquaient d’espoir.
  Marine fit alors signe à Victor de nous rejoindre.
« - Victor, dis-moi tout ce que tu sais sur Barricade. »

Jonas
13h45

  Malory roulait vite. Ca me surprenait d’elle, qui paraissait si calme, qui était si douce.
  J’avais quelques appréhensions. Beaucoup, même. Je redoutais de ne plus retrouver les autres. Même si Malory était là avec moi… il y avait un manque.
« - Si je continue sur cette route, ça va ? me demanda-t-elle. »
  Je sortis brusquement de ma torpeur. Je la regardai, et regardai la route, nerveusement.
« - Euh, oui… oui, continue, c’est bon, je te dirai si on doit change de route, lui répondis-je avec fatigue. »
  Nous dépassâmes une maison qui avait l’air d’avoir subi une explosion. Je la regardai rapidement, perplexe. Quand bien même le monde avait changé, une telle explosion n’était pas faite au fruit du hasard.
« - Arrête-toi, lui ordonnai-je. Retourne près de cette baraque.
- Laquelle ?
- Celle qui a explosé. »
  Malory s’arrêta, et regarda dans le rétroviseur. Elle grogna, et fit demi-tour. Lorsque nous fûmes au niveau de la maison, je sortis de la voiture, sans un mot. Malory arrêta le moteur et me suivit.
« - Qu’est-ce qui te perturbe ?
- Ce genre d’explosion, ça ressemble vachement à un attentat, assurai-je. »
  J’étais, à ce moment-là, content d’avoir une arme chargée à ma ceinture.

  J’entrais dans la maison. Une grande partie avait été consumée par le souffle de l’explosion. Quelques murs non porteurs avaient subi le choc du souffle et s’étaient effondrés. Les meubles n’étaient plus que cendres et bois consumé.
« - Tu penses que ça peut être un accident ? me demanda Malory. »
  Je secouai la tête. J’entrais dans la cuisine, et regardai la gazinière. Curieux, j’ouvris les portes sous les plaques et regardai à l’intérieur. Il y avait un conduit de gaz qui traversait le mur, très certainement vers le jardin.
  Je me relevai, et regardai la gazinière avec attention.
« - Le gaz est fermé. Ca confirme bien ce que je pensais, c’est pas un accident.
- Tu te bases sur peu de choses, me fit-elle, douteuse. »
  Je grognai.
« - Excuse-moi, j’essaie juste de te dire qu’il faut pas être tout de suite pessimiste, me fit-elle. »
  Elle n’avait pas totalement tort. Néanmoins, je regardai la maison dans le détail. Chaque pièce, avec attention.
  C’était le salon qui me perturbait le plus, comme si un détail n’était pas normal, mais que je ne pouvais pas voir lequel.
  Malory me demanda alors pourquoi j’attachai autant d’importance à ce qui était arrivé à cette maison.
« - Si la personne qui habitait ici a été tuée, je tiens à savoir pourquoi. On ne fait pas explosé une baraque sans une bonne raison. »
  J’avais une sorte de pressentiment. Je ne sais pas d’où je le tenais, mais c’était là, pesant dans ma poitrine comme une frustration, une étrange pulsation qui secoue mes battements cardiaques. Ce genre d’émotion n’apparaît pas sans raison.
« - J’ai pas vue de corps, affirmai-je.
- Oui, c’est bizarre. Je sais qu’il faut maintenir un corps vraiment à haute température pour le réduire en cendre, et une explosion n’aurait pas suffit. On aurait dû trouver un corps, même si il était salement amoché.
- Il y a quelque chose de pas net. »
  Je scrutai de nouveau le salon. Celui-ci était probablement la pièce dans le meilleur état. Le tapis n’était qu’en partie consumé, alors que certains meubles étaient retournés contre les murs. La table de verre était éclatée. Les pieds et le plateau en dur était toujours là, mais partout autour, les bris de glace avaient été dispersés au sol par le souffle de l’explosion.
  Et deux détails m’apparurent.
  Le premier, c’était la table de verre. Comme le canapé et le fauteuil, elle était toujours en place, mais paraissait avoir été légèrement déplacée. Le second détail, c’était la répartition des bris de verre. A un endroit, suivant une ligne certaine, les bris s’étaient accumulés, formant un tas rectiligne. Quand je m’en approchai, je sentis des bris de glace qui avaient glissé sous le tapis. Et là, je compris.
  Je me reculai, et prit le tapis entre mes mains. Dans un geste vif, je dégageai le tapis et dévoilai une trappe en bois. La chaleur et le souffle avaient l’air de l’avoir épargnée, puis je me tournai vers Malory, sans un mot. Elle me regarda, non sans gêne.
« - Tu vois, c’est dans ce genre de situation que tu es quelqu’un d’impressionnant, me déclara-t-elle . »
  Elle m’aida alors à soulever la trappe.
****

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#8 24-10-2007 13:42:58

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 8 : The Hard Way
Katia
44 jours après les bombes   
14h00

  L’eau était encore présente, par endroit, mais du fait des différents feux, l’air ambiant était plus chaud. Pas encore agréable, mais déjà plus chaud. C’était vivable.
  Je me demandais encore comment il pouvait faire aussi froid.
  Pendant ce temps, Victor nous parlait de Barricade.
« - Barricade est au croisement de quatre village survivants : Edignan, Levival, La Bellivette et St-Louis de Montparlant, nous expliqua-t-il. Les cinq villages, en comptant Barricade, se sont unis pour survivre, et ont commencé à faire du troc. Ils n’avaient pas le choix, Edignan disposait d’eau potable, Levival avait du sel, La Bellivette avait du minerai métallique, et St-Louis proposait des médicaments.
- Et Barricade ? demanda Marine.
- Barricade n’avait rien à proposer, mais elle disposait d’un atout que les autres n’avaient pas. »
  Victor laissa traîner la réponse en suspens, avant d’affirmer :
« - Le fleuve.
- Le fleuve ? répétai-je.
- Barricade est traversée par le Rhône. C’est plus au nord, pas spécialement loin de Grenoble. Ils se servent du fleuve pour alimenter la ville en électricité.
- C’est pas bête de leur part, fit Descordes, qui nous avait rejoints. Et comment fonctionne leur système de troc ?
- Ils ont une enceinte, en centre-ville. Tout un quartier est alloué au troc. Ca fait un peu genre marché aux puces. Vous vous baladez, tous les bâtiments sont ouverts. Les gens viennent, se placent où ils veulent et exposent ce qu’ils ont à vendre. Ils ont une règle, cependant, que personne n’a jamais osé transgresser. Ils disaient « Qui n’est pas de Barricade n’est pas armé ».
- En gros, personne ne vient faire du troc avec une arme, c’est ça ?
- Barricade est très sécurisée. Ils ont même interdit la vente d’armes à feu et de munitions. Mais sinon, il y a autre chose d’intéressant : ils captent les transmissions radios et font un résumé quotidien de ce qu’ils savent. »
  Marine semblait réfléchir à toute vitesse, et alors que je la regardai débattre ses neurones pour savoir comment elle allait se servir de Barricade, je compris que son idée rejoignait la mienne. Nous allions commencer à échanger. Beauréveil avait besoin de quelque chose, et nous devions nous le procurer.
  Mais qu’avait Beauréveil à offrir ? Qu’avait ce village détruit, en cendre, pour pouvoir oser prétendre à l’échange ?
« - On va l’avoir bientôt, c’est une question de temps, me répondit Marine. »

Jonas
14h02

  Nous descendions dans le sous-sol. Aussi surprenant que ça puisse paraître, cela ressemblait étrangement à un abri anti-atomique. Autant c’était très répandu aux Etats-Unis – surtout après le 11 septembre – autant c’était quasi-inexistant en France. Et, a forsuri, ça n’aurait jamais suffit à nous protéger. Peut-être, à la limite, des retombées atomiques…
« - Et si il y a quelqu’un ? me murmura Malory. »
  Je haussai les épaules, et sortis mon arme. J’avançais avec précaution. Doucement. Sans faire de bruit, faisant attention à tout ce qui m’entourait. Le moindre détail.
  Et même dans l’obscurité de la cave, ou quoique ce pouvait être, je voyais ce qui m’entourait, et y faisait attention. Je ne vis aucune ombre bouger, aucune silhouette distincte. Mais je restai quand même sur mes gardes.
  Je fis signe à Malory de rester en retrait, plus loin sur les marches. Et je regardai, en silence, dans la salle qui se profilait.
  Il y avait une porte dans le fond. Une porte entrouverte, à la lumière allumée. Je tressaillis.
  Je restai immobile plusieurs secondes. Mais rien ne bougeait dans cette salle, dont j’ignorais d’où pouvait provenir l’électricité qui l’éclairait. Quand je me convaincus que c’était plus ou moins sûr, j’avançais. Lentement. En douceur.
  La porte était blindée. Ce qui confirmait l’hypothèse de l’abri anti-atomique.
  Pas un bruit. Pas un mouvement. Rien n’émanait de cette salle, autre que de la lumière.
  Je m’en approchai, silencieusement, me forçant même jusqu’à ne pas déglutir trop bruyamment. Puis je regardai par l’entrebâillement.
« - Oh put… »

  Je fis signe à Malory de rester en retrait.
  Le corps puait. Il n’y avait pas d’autres mots, si ce n’est l’élégance d’un effluve suffocante.  Il devait être là depuis plusieurs jours, allongé au sol, laissé à l’abandon. C’était purement et simplement dégueulasse. Pire que les corps que nous avions trouvés à Beauréveil, parce que celui là avait été littéralement charcuté.
« - Reste là-haut, Malory, criai-je.
- Pourquoi ?
- Tu veux pas savoir. »

  Je m’avançai dans la salle. Les murs étaient éclairés et mettaient en exergue des plans. Des plans compliqués qui ressemblaient à des cartes topographiques.
  Il me fallut un moment pour comprendre qu’il s’agit d’une carte de l’Europe de l’Ouest, et ce que j’avais pris pour une mise en valeur du relief était en réalité une évaluation des zones de retombées atomiques.
  Des points sensibles étaient mis en valeurs par des ponts gras. Les capitales. Les grands ports. Je commençai à me sentir mal à l’aise, avec une irrépressible envie de gerber. Ou alors, c’était peut-être à cause du corps putréfié…
  Quoiqu’il en soit, et malgré l’odeur horrible, je ne pouvais détacher mon attention de ce tableau incroyable, tentant de discerner si le type qui habitait là était un commanditaire des attentats, ou s’il luttait contre.
  Agent infiltré, ou terroriste ? Non, pourquoi on tuerait un terroriste… avec une manière de terroriste ? Ca n’a pas de sens…
  Quoique… pour peu qu’un fou furieux s’amuse à combattre le feu par le feu… Et je sentis toute l’hypocrisie de cette pensée, car c’était plus ou moins la façon dont j’avais agi pour me défendre.
  J’essayai de sortir cette pensée de ma tête, et détacha la carte qui était accrochée au mur. Je regardai les alentours. Il y avait un panneau recouvert de photos différentes. Des photos satellites, des photos très floues représentants des gens autour de camions… des gens autour d’un camion avec un baril. Le même genre de baril que celui que j’avais…
  Oh bordel de merde !
  Le même baril. Le même camion.
  Je décrochai les photos, regardai au dos. Des dates y étaient inscrites. La plus récente d’entre elles étaient néanmoins plus datée que ce que je pensais.
  Il y avait la photo du camion à Beauréveil. Le camion que j’avais ramené à La Croisée avec Franck. Sur cette photo satellite, on y voyait des hommes chargeant le camion, transportant le baril à l’intérieur. La date était celle de la veille de mon arrivée à Beauréveil.
  Je regardai à nouveau le tableau, celui où était accrochée la photo. Il y avait une ligne, faisant probablement la liaison entre les diverses photos. Après celle-ci, la ligne était coupée d’une croix.
  Aux yeux de celui qui avait observé la bombe, la bombe avait disparu. Ou alors, quelqu’un l’avait découvert. Et s’était barré avec les photos.
  Soudain nerveux, nerveux comme jamais je ne l’ai été autrefois, je m’excitai à fouiller toute la pièce bruyamment, de fond en comble, en oubliant l’odeur du corps.
  Malory entra alors dans la pièce.
« - Oh mon dieu, c’est quoi cette ode… eh ! Qu’est-ce que… »
  Alors que j’essayais de forcer une armoire métallique à s’ouvrir, je me tournai vers Malory et lui donnai la photo.
« - Ca, c’est le camion que j’ai ramené à La Croisée. C’était le camion qui contenait la bombe. Tu reconnais le baril ? »
  Je forçai la porte de l’armoire comme un malade. Je grognai, je redoublai d’efforts, je m’énervai. Bordel de merde, elle allait s’ouvrir, cette putain de porte ?
« - RAAAH ! hurlai-je.
- Je comprends pas, Jonas, je comprends pas ! gémit Malory. »
  Je me mis alors à hurler, sans raison.
« - On nous surveille, Malory ! criai-je. Depuis le début, depuis le début que j’essaie de planquer cette salope de bombe, y a quelqu’un qui me regarde, qui suit la bombe ! Si ça se trouve, tout ce qu’on a fait jusque là, on l’a fait pour rien, ils ont peut-être déjà embarqué la bombe ! »
  Je forçai à nouveau la porte métallique de l’armoire. A bout de nerfs, je pris mon arme et tirai sur la serrure, me demandant même pourquoi j’y avais pas pensé plutôt. Malory poussa un cri de surprise. Je me tournai vers elle, et lus sur son visage que ma nervosité la terrifiait.
   Je perdais le contrôle. Je devenais dingue. Je lui faisais peur. Je me faisais peur…
  Je devais me calmer. Reprendre le contrôle, arrêter de paniquer. Si moi, je commençais à paniquer, on était morts. Tous les deux.
  Je pris mon souffle. Profondément, mais ne m’excusait pas. Je ne voulais pas admettre que j’avais eu cet instant de faiblesse, cette panique, effroyable, qui était montée en moi. Mais je ne pouvais m’ôter de l’idée que, si j’étais surveillé, alors tout ce que j’avais fait pour protéger La Croisée n’avait mené à rien.
  Je ne pouvais alors qu’imaginer, et espérer. Espérer que cet homme était « du bon côté ». Et qu’il n’y a vraiment pas eu de photos après celle du camion chargé.
  Je ne pouvais qu’espérer. J’ouvris l’armoire et y trouvai une mallette. Une mallette étrange, qui paraissait blindée. Et dans cette mallette, il y avait…
« - Un ordinateur, murmurai-je. »
*****
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#9 02-11-2007 18:14:28

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 9 : La parole performatrice
Katia
44 jours après les bombes   
14h30

« - La pluie s’est arrêtée, annonça Descordes, satisfait. »
  Son pronostic avait été bon. Nous acquiesçâmes.
« - Vous pensez que la pluie peut recommencer ? demanda Marine.
- Techniquement…
- Dans la pratique, coupa Marine.
- Elle ne recommencera pas, répondit Descordes. »
  Nous regardâmes tous par la fenêtre. Alice eut alors une idée.
« - Tu veux rassembler les gens dehors, c’est ça ? demanda-t-elle à Marine.
- Ouais.
- On peut peut-être… »
  Tous le monde se tourna vers elle.
« -… faire un feu.
- Faire un feu ? répéta Marine, incrédule.
- On a tous vu l’état de Beauréveil, et il y a beaucoup de matériaux inutilisables. Du bois trop fragile, du papier. On peut faire d’une pierre deux coups. Et même trois. Débarrasser les rues de ce qui les salit, faire un feu pour tout le monde, et rassembler les gens sur la grand-place. »
  Il y eut un moment de latence.
« - C’est une idée, admis-je. Mais on risque pas de provoquer un incendie ?
- Non, la pluie a humidifié les alentours, et on installera un service de sécurité, ajouta Descordes. »
  Nous approuvâmes, et nous dispersâmes, passant le message. Je retrouvai alors un visage que je n’avais aperçu que rarement : celui de Théo. Le copain de Malory. Il avait un air sombre qui pesait sur ses traits.
« - Ca va ? lui demandai-je. »
  Il parut surpris. Il me répondit, toujours aussi sombre :
« - Ouais, ouais, c’est juste de la fatigue, j’ai pas beaucoup dormi cette nuit…
- Tu pensais à elle ? »
  Il craqua alors, me parlant comme si j’étais Jonas.
« - Elle est venue, elle est restée même pas une heure et elle est repartie le rejoindre, ça veut dire quoi, ça ?
- Jonas nous a tous aidé du mieux qu’il a pu. Je crois qu’elle voulait lui rendre la pareil. »
  Il marqua un silence.
« - Je sais qu’ils sont sortis ensemble, il y a un peu plus d’un an. Je sais aussi qu’elle l’a toujours eu une petite pensée pour lui.
- Elle reviendra, assurai-je.
- Oui, mais vers qui ? me rétorqua-t-il. »
  Je ne répondis pas.
« - Elle seule a pu me maintenir en vie aussi longtemps, ça et l’espoir de la revoir. Si elle revenait au bras d’un autre, je n’aurais plus de raison de vivre. Plus aucune. »

Jonas
14h30

« - Reste calme, Jonas, me fit-elle. Tu ne peux pas être sûr que ce type t’espionnait, il n’y a pas de photo de toi, il n’y a rien qui se raccroche à toi.
- Si. La Bombe, répondis-je.
- Même si ce type suivait la Bombe, il n’y avait pas de photo après celle du camion. Il y avait une ligne avec une croix. Ca veut dire qu’il a perdu sa trace. Donc qu’il n’a pas pu suivre le trajet de la Bombe à La Croisée.
- Il a pu cartographier la région et retrouver le camion. On l’a toujours laissé en extérieur.
- Et il n’y a pas qu’un seul camion comme celui là. Il a pu le voir par satellite, mais il ne pouvait pas être sûr que c’était le bon. »
  Elle s’approcha de moi, et me prit la main. Me détendit, et me regarda dans les yeux. Elle me parla avec douceur, m’hypnotisant de sa voix, et de la sensation de sa peau, alors qu’elle s’approchait, qu’elle se collait quasiment contre moi.
« - Tu as fait tout ça pour protéger la région, et ça n’a pas servi à rien. On va retourner aller à Beauréveil. »
  Elle tourna son regard vers l’ordinateur.
« - On va emmener ce truc avec nous, si tu veux. Et là-bas, on cherchera ce que tout ça veut dire.
- Et où elle est, la Malory qui voulait que tout ça s’arrête ? »
  Elle m’embrassa furtivement. J’étais alors totalement, complètement, irrévocablement détendu.
« - Elle est avec toi quoique tu fasses et quoiqu’il se passe. »
Et nous reprîmes la route vers Beauréveil, laissant derrière nous ce corps, cette cave, cette maison, et ce mystère.

****

Part 10 : Ensemble
Katia
44 jours après les bombes   
17h10

  Plusieurs personnes s’étaient portées volontaires pour rassembler les matériaux inutilisables sur la grand place. A la Mairie, on avait trouvé des barrières que nous avions agencées en cercle, au milieu duquel nous entassions les matériaux. Owardy s’avança vers moi, il souriait. Il ne boitait plus que légèrement, paraissait reposé, beaucoup plus serein.
« - I haven’t seen anyone for days, and now you’re already getting people together down the street, me fit-il. »
  Je ne répondis pas. L’anglais n’était pas mon fort du tout. Je fis signe à deux personnes de mettre les gros matériaux par-dessus les légers, pour éviter que des déchets embrasés soient portés par l’air chaud. Owardy leur prêta son aide, mais les gens étaient méfiants à son égard. Surtout en le voyant en treillis militaire, arborant le logo de Ravenwood. Cela me refroidissait. Owardy nous tendait les bras, et nous le repoussions. Alors que c’était nous qui piétinions le territoire qu’il s’était efforcé de garder en sécurité.
« - Your name is Katia, isn’t it ? me demanda-t-il.”
  Hésitante, je répondis:
“- Euh… Yeah.
- I need your help about something. »
  De près, sans son air fatigue et dépassé, je me rendis compte qu’Owardy n’était pas bien plus âgé que moi.

Jonas
44 jours
17h40

  Malory conduisait, suivant mes indications.
  Nous nous rapprochions de Beauréveil, et curieusement, j’avais deux sentiments opposés qui se mélangeaient en moi. A la fois, la sensation d’aller vers un endroit confortable et sûr. Quand bien même Beauréveil était en ruine, ça serait plus confortable que de dormir toutes les nuits dans une voiture.
  Et en même temps, d’avoir découvert que la Bombe avait été tracé. Mon sentiment de constante insécurité n’en devenait que plus fort, découvrant qu’il y avait effectivement des gens qui cherchaient la Bombe. Des gens avec de vrais moyens.
  Ca me mettait mal à l’aise, et sans la présence de Malory, je crois que je n’en aurais pas supporté davantage
  Mi-novembre, la nuit tombait tôt. Surtout après une pluie torrentielle. Comme nous étions dans une région particulièrement sèche, le sol n’absorbait pas l’eau de pluie très bien, et la laissait couler. Les routes devenaient glissantes et il nous fallait rouler lentement pour éviter de finir dans le décor.
  Et, quand nous arrivâmes à proximité de Beauréveil, je demandai à Malory de ralentir.
  La ville était calme, apparemment. On dirait même qu’elle était quasiment déserte. Ce n’était pas pour autant que je pouvais être sûr que les Carryens étaient arrivés à bon port, ni même que le coin était sûr.
  J’étais sur mes gardes. Et puis, deux camionnettes se sont pointées, sortant de nulle part, dirigeant vers nous des spots de lumières éblouissants.
« - Putain de merde ! cria Malory.
- Arrête-toi, Malo, Arrête-toi ! hurlai-je. »
  Les camionnettes surgirent et vinrent nous barrer la route. J’entendis les pneus crisser alors que Malory freinait en urgence, pressant aussi fort le frein à pied qu’elle remontait le frein à main.
  J’entendis alors, trop aveuglé pour discerner les choses, que des hommes descendaient des camionnettes, et se pressaient dans notre direction. Et, en quelques secondes à peine, avant que j’ai eu le temps de réagir, ma portière avait été ouverte, j’avais été extirpé de la 207, et été collé contre le capot avant de la voiture, violemment.
« - Pas un geste ! hurla une voix dans mon dos alors qu’on me passait des menottes.
- Eh, calmez-vous ! Calmez-vous ! criai-je. »
  De l’autre côté du capot, Malory aussi était plaquée violemment contre la tôle, forcée à mettre les mains dans son dos. Je sentis les menottes serrées si fort que mes poignets devaient sûrement en saigner Je gémis de douleur.
  Dans mon dos, je vis du coin de l’œil les hommes se reculer, sans pour autant baisser leurs armes. Endolori, j’étais toujours contre le capot, exténué, perturbé.
  Je grognai, blasé.
« - Retournez-vous sans geste brusque ! m’ordonna quelqu’un.
- Mon poing dans ta gueule, ça serait un geste brusque ? demandai-je en hurlant. »
  Une grosse connerie de ma part. Une provocation sans but ni raison. Et une bonne raison de mettre ces hommes en colère. Surtout que je me demandai comme j’aurais pu leur foutre mon poing dans leur gueule en étant menotté, bien que j’étais sûr que j’aurais trouvé un moyen.
  Mais je devais avoir bien au moins cinq armes à feux pointées sur moi, et je n’avais aucune raison de faire le malin. Surtout pas quand Malory était elle aussi pointée, et probablement plus intelligente que moi. Et plus terrorisée que moi, qui devrais être en train de me pisser dessus. Mais à force, j’avais la sensation d’être… blasé. Toujours terrorisé, mais blasé.
« - Ferme ta gueule et retourne-toi ! me cria la voix. »
  Je grognai à nouveau, et me retournai.
  J’étais face à un spot qui m’aveuglait littéralement. Je ne voyais rien d’autre que quelques étranges silhouettes.
  Et le spot s’éteignit. Ma vue revint lentement. Les armes se baissèrent. Les visages s’indignèrent. Et une voix cria, sortant du noir :
« - Légion ? »

  Tous me regardèrent avec surprise. Certains m’avaient l’air familier. Pas vraiment proches, je serais incapable de leur donner un nom (quoique l’un d’eux avait une tête à s’appeler Roger), mais familiers.
« - Légion ? répéta la personne.
- « Jonas », je préfère « Jonas », répondis-je. Légion, c’est que pour ceux à qui je fais peur. »
  Je reconnus alors quelques visages. Des gens que j’avais vu à Carry. Et d’autres à…
  La Croisée ?
  Trop tôt pour m’occuper de ça. J’avais une priorité plus urgente.
« - Hey, mon gars, ça te dit de m’enlever ces menottes ? Promis, je te foutrais pas mon poing dans la gueule. »
  Ils sursautèrent et vinrent tout de suite m’enlever les menottes. Subitement, je me sentis comme ces personnes importantes qui pèsent sur l’échiquier. J’en avais les jambes traversées par une sensation de fierté, mais en même temps, j’étais écoeuré de savoir que les gens me respectaient plus parce que j’avais tué des gens pour les protéger, que parce que je les avais protégés tout court. Ils se ruèrent alors pour détacher Malory.
« - Sympa, le comité d’accueil, commenta-t-elle, enragée.
- Ouais, ça vaut le coup de sauver le monde si c’est pour se faire menacer au retour, rajoutai-je. Ca va aller ? »
  Elle se massa les poignets.
« - Seulement quand on m’aura expliqué ce bordel, me répondit-elle. »
  Je me tournai vers celui qui semblait mener le groupe. Il me confirma qu’il venait de La Croisée en me répondant :
« - Je crois que vous devriez aller voir Marine Elgim. »
  Et nous nous dirigeâmes vers la ville, de laquelle s’élever une colonne de fumée, et dont on pouvait voir, dans le ciel assombri, les flammes chatouiller l’horizon.

Katia
17h55

« - Ca prend bien, affirma Marine, assez satisfaite de voir les gens se rassemblaient autour du feu. »
  Ca avait quelque chose de « grand ». Je ne trouvais pas d’autres mots. Ca me faisait un peu penser au phénix. Les clins d’œil étaient assez marrant : une ville qui s’appelait « Beauréveil » allait renaître au soir d’un feu. Comme le phénix renaissant de ses cendres.
  « - Qui va parler ? demandai-je.
- Normalement, Descordes. On va attendre que tous le monde – ou au moins, le plus de monde possible – soit rassembler autour du feu. J’ai deux hommes qui font le tour du feu pour vérifier qu’il n’y aie pas d’incident. »
  Je souriais.
« - Ca fait bizarre de t’entendre dire « j’ai deux hommes qui »…
- Ca me fait bizarre de le dire ! me répondit-elle.
- Tu remarques quand même qu’on fait vraiment partie des dernières personnes qui devraient s’occuper de ce genre de choses. Parmi tous ces gens, y a des tas qui ont les épaules pour assurer ce qu’on fait.
- Ouais. Mais la différence entre eux et nous, c’est qu’on a eu le courage de le faire. »
  Je fis la grimace, soudain emprise d’un sentiment de mélancolie.
« - Il y a deux mois, j’aurais pas pu imaginer qu’on en arrive… là on en est. Tout a changé si vite. »
  Marine me fixa. Nous n’avions jamais vraiment eu l’occasion de parler, en dehors de toutes nos prises de décisions.
  Et c’était quelqu’un de très direct. Elle disait les choses comme elle les pensait, telle qu’elle les pensait. Même si elle savait mentir, quand elle avait l’occasion d’être honnête, elle l’était. Principalement avec les gens qui étaient honnête avec elle.
  Je me rendis bien vite compte qu’il ne fallait pas non plus faire partie de ses ennemis.
  Et puis, j’ai vu la garde arriver. Ceux que Marine, Descordes et Owardy avaient nommé pour assurer la sécurité de la ville.
  Les deux camionnettes sont arrivées sur la place. Elles escortaient une 207 grise qui roulait au pas, tout feux éteints. Je ne distinguais que des silhouettes à l’intérieur.
  Je fronçai les sourcils.
« - On a de la visite, fis-je à Marine. »
  Elle se retourna, et au lieu d’avoir une expression inquiète, elle donnait l’impression d’halluciner. Non, en fait, elle hallucinait vraiment.
  Elle avait l’air plus surprise que jamais, à la fois émue et sidérée.
« - Non, tu déconnes là ?? s’exclama-t-elle. »
  Elle s’avança, à la limite de se ruer vers la Garde. Je la suivis au pas de course, et alors, je compris.
Je compris quand je les vis sortir de la 207. Et ce n’était pas une scène au ralenti, comme on les voit au cinéma.
  Non, c’était plutôt une sortie rapide. Jonas et Malory nous apparaissant soudainement, nous faisant l’effet violent, surprenant, d’un énorme coup de poing.
« - Oh put… commençai-je. »
  Marine se retourna, appelant alors :
« - Victor, Alice ! »
  Les intéressés se retournèrent et vinrent nous rejoindre. Malory et Jonas, épuisés, s’avançaient lentement vers nous. Malory se massait les poignets, avec une grimace de douleur.
« - Malo… Jona…
- Sympa, le feu de camp, marmonna Jonas. Un peu violent pour les grillades, non ? »
  Je le regardai, de haut en bas, de bas en haut, n’en revenant qu’à peine. Hors de tout contrôle, je le pris dans mes bras, geste que suivit rapidement Marine.
Au bord d’un feu de papiers, de bois, de cartons et autres matériaux qui se consumaient comme la chair mourante d’un village défunt, renaissait doucement l’espoir parmi nous.
  Les miracles existent, car en ce moment, au milieu d’un nouvel enfer, au milieu d’un village disparu.
  Beauréveil s’endormait pour toujours, et allait se réveiller lendemain avec la force des flammes et la chaleur de l’amitié.
  Minute, d’où venait ce soudain élan de poésie ?
« - T’as pas idée à quel point ça fait du bien de te voir, lui avouai-je. »
  Malory et lui se tournèrent alors vers quelqu’un. Quelqu’un qui n’était pas si heureux de les voir revenir aussi vite.
  Et aussi proches.
  Théo les regardait avec un désespoir palpable, et il prit la fuite.
« - T’as pas idée à quel point on revient dans la merde, me répondit Jonas. »
  Et il repartit en courant. Comme toujours.

****

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#10 02-11-2007 19:51:02

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 11 : Coup de feu
Jonas
44 jours après les bombes   
18h20

  C’était comme ça, le nouveau monde.
  Pas de répit. Jamais. Même épuisé, même au seuil de la mort. Pas de répit.
  Je sentais le désastre venir, et une âme insensible aurait pu se dire que ce n’était qu’une personne parmi tant d’autres. Mais je ne pouvais pas laisser une personne mourir, encore moins de sa propre main.
  Et parce que je savais EXACTEMENT l’agencement des pensées de Théo, au moment où il a vu Malory à mes côtés, collée à moi, dans mon dos, parce que je savais tout ce qu’il avait ressenti, ce qu’il ressentait, et ce qu’il allait ressentir, c’était à moi de l’arrêter.
  C’était mon devoir. Pour toutes les vies que j’avais emporté dans mon besoin de survivre.
« - Jonas ! hurla quelqu’un derrière moi. »
  Je me retournai. Marine et Malory essayaient de me suivre.
« - Par où tu vas ? me demanda Marine, essoufflée.-
Pas besoin d’être devin pour comprendre ce que Théo a ressenti en nous voyant. Je sens qu’il va faire une connerie, Marine. »
  Elle me fixa un instant, alors qu’elle reprenait son souffle. Je commençais à peine à être essoufflé, et mon passé de coureur… plutôt de fugitif, refit surface l’espace d’une seconde.
  Le temps où je courais parce que je fuyais mes sensations. Le temps où je courais parce que je croyais sauver le monde alors que je ne le devais pas. Maintenant, je devais sauver des gens même quand je n’y croyais plus.
« - Si jamais il se tue, Marine, son sang sera sur mes mains, affirmai-je tel une sentence. Est-ce que tu sais où il est allé ? »
  Elle hocha la tête.
  Owardy arriva alors derrière elle. Moins fatigué, en revanche.
« - Owardy, show us the way, le pria Marine. »
  Et il nous montra le chemin.

  Nous étions quatre à courir en direction du parking souterrain. Là où une grande partie de la population avait élu domicile temporairement.
  Là où Théo s’était trouvé un pistolet.
  Car il avait l’air horrifié et un pistolet à la main, alors qu’il se retournait pour me regarder. Pour nous regarder, Malory et moi, comme si c’était nous qui tenions son flingue.
« - Et voilà Légion, fit Théo, les larmes aux yeux. Heureux, maintenant, hein ? de m’avoir volé Malory ?
- Elle était avec toi. Pas à toi, répondis-je sèchement.
- Epargne-moi tes laïus philosophique, Fléau, me cracha-t-il. »
  Il était à bout, mais je comprenais. Il avait survécu en attendant Malory. Et maintenant qu’elle était là, elle était avec moi. Avec la « terreur ». Avec « Légion ». Le type qui faisait peur à tous le monde.
  Le type qui payait pas de mine, finalement. Et en entraînant Malory avec moi, j’avais pris sa raison de vivre.
« - Théo, je suis désolée… sanglota Malory.
- Non, tu l’es pas.
- Si, et tu le sais ! Crois-le ou pas, je tiens toujours à toi ! Seulement…
- Pas autant qu’avant. »
  Malory était dépassée, et je me demandai sérieusement ce qui pouvait arrêter Théo dans sa chute.
  Car tout ce qu’il ressentait, je l’avais ressenti.
« - Ce sentiment, je l’ai connu à d’innombrables reprises, fit Jonas. Et crois-moi, je sais ce que c’est cette souffrance. Cette sensation que toute ta vie va maintenant se passer au ralenti. Fade. Sans saveur. Mais si tu es fort, si tu t’en donnes la force, tu t’en relèves et tu continues d’avancer.
- Toi, ferme-la ou je te tue !
- Théo ! s’écria Malory, outrée.
  Celui-ci se tourna vers elle, désespéré. Je n’avais plus beaucoup de solutions dans ma main. Jeu, set, et
« - Merde ! »
  Il pointa alors le revolver sur sa propre tempe et je fus horrifié. Malory et Marine hurlèrent d’une voix synchrone :
« - Théo, non ! »
  PAN !

  Vous savez ce que c’est, la froideur ?
  Le vide de toute sensation. De toute émotion. Parce qu’à la moindre émotion, votre main se met à trembler, la peur vous emplit, et vous craquez.
  J’étais froid. Sans émotion. Le bras tendu devant moi. Le pistolet à la main.
  Théo s’était montré faible. Plus faible que je ne l’aurais cru. Mais je ne pouvais pas lui en vouloir. C’était ma faute.
  Mais je n’avais pas pu le laisser foutre sa vie en l’air, quand bien même – ça me répugne de l’avouer – ça m’aurait arrangé.
  Alors, en désespoir de cause, quand les mots ne suffisaient plus pour sauver Théo, j’avais sorti mon arme et j’avais tiré. J’avais visé sa main, et j’avais atteint sa main. Son pistolet avait volé et Théo s’était écroulé à genoux, la main ensanglantée.
  J’avais gardé mon bras tendu. En partie parce que j’étais incapable de rabattre mon bras. Encore peu conscient de mon acte.
  A un millimètre près, ça n’avait pas été sa main qui aurait été touché. Mais son crâne. Est-ce que j’en avais conscience quand j’avais tiré ? Je ne savais plus. Oh, et puis merde.
  Marine me regardait. Owardy me regardait, comprenant à peine. Et surtout, Malory me regardait, horrifiée. Si je ne m’expliquai pas dans les trente secondes à venir, j’étais cuit. Mort. Et surtout, seul.
  Je rangeai mon arme et m’avançai vers Théo. J’arrachai le tissu de la manche de ma veste avec force et m’agenouilla devant Théo, qui hurlait de douleur.
«  - M’approche pas, gémit-il.
- Si j’avais pas tiré dans ta main, tu te serais flingué, lui dis-je calmement alors que je lui bandai la main. Déteste-moi si l’envie t’en prend, je peux pas t’en vouloir. Mais après tout ce qu’on a vécu, je t’aurais imaginé un peu plus intelligent. »
  Il essaya de me porter un coup de poing, mais il était si affaibli que je l’arrêtai sans problème.
« - J’essaie juste de faire de mon mieux, mon gars. Essaie de faire pareil plutôt que de penser au pire. »
  Il ricana avec nervosité. Il me prit par le col pour que je me penche davantage vers lui, et à mon oreille, il me murmura :
« - Finalement, dans cet enfer, y a que toi qui est gagnant. »
  Je ne relevai pas. Pas tout de suite. C’était pas le moment. Quand bien même il avait raison.
  Quand bien même j’étais un salaud.
  Je me relevai, et pris Théo par l’épaule. Le soulevai. Le supportai.
  Et je le confiai à Marine et Owardy.
« - Amenez le à ce qui vous sert d’hôpital. Je veux au moins deux personnes qui veillent sur lui constamment jusqu’à ce qu’il soit en état.
- En état de quoi ? me demanda Marine.
- En état de pas foutre sa vie en l’air, répondis-je. Et demain, tu m’expliqueras tout ce qu’il s’est passé. Comment vous vous êtes battu. Et comment sont morts les disparus. »
****

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#11 04-11-2007 00:31:38

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

C'est pendant les pubs de Jericho sur M6 que j'ai tapé la suite de cette histoire

Part 12 : Le speech
Katia
45 jours après les bombes   
22h22

  Nous devions faire une Assemblée Générale au soir. Nous l’avions repoussée au lendemain.
  Toute la journée, nous nous étions tous reposés. Chacun d’entre nous avait mérité un instant de repos.
  Nous avons marché dans les rues de Beauréveil. Découvert les alentours, certaines rues épargnées. Nous avons cherché des vivres, des matériaux utilisables. Mais la plus grande partie de la ville n’était faite que des décombres.
  Le soir, nous nous sommes rassemblés. Un deuxième feu a été allumé, avec tout ce qui avait été apporté à brûler de nouveau. C’est là que nous avions entamé nos récits.
  Nous n’avions pas eu à chercher longtemps pour savoir qui allait raconter à Jonas tout ce qu’il s’était passé en moins d’une semaine.
  Sur ce point, Marine a été formidable. Nous nous sommes tous rendus compte à quel point leur amitié était solide, à quel point Marine et Jonas se connaissaient. Elle avait su trouver la bonne façon pour dire à Jonas qui avait disparu.
  Descordes.
  Messaoui.
  Franck.
  Mais, plus que tout, nous avions tous redouté que Jonas se sente responsable de ce désastre. Nous le connaissions tous. Nous savions à quel point il culpabilise vite.
  Nous étions près du feu. Toute la bande. Marine, Alice, Victor, Owardy, Malory, Jonas, et moi. Et nous attendions tous sa réaction.
  Il parut impassible, et je savais que moins il montrait ses émotions, et plus il les ressentait.
« - Jonas ? fit Marine.
- Ouais. Ouais, j’écoute. C’est dur à encaisser, c’est tout. »
  Il souffla, et nous regarda tour à tour.
« - Nous sommes tous là. Tous ensemble, c’est ce qui compte. Même si je pleurerai Franck et Messaoui pendant longtemps. »
  Marine l’informa qu’un membre de la famille Descordes était présent et faisait partie du triumvirat. Jonas fronça les sourcils.
« - Il m’a l’air d’avoir plus la tête sur les épaules que le Maire Descordes. Et je crois que, même si il a fait des erreurs, Descordes avait fait de son mieux pour faire ce qu’il croyait être juste.
- Tu as sûrement raison, ajouta Jonas. »
  Et il nous raconta, avec Malory, son périple. Comment il est parti de La Croisée, Malory le rejoignant. Comment ils ont tenté de faire peur aux Ventabrennais, comment Jonas s’était fait tiré dessus, comment Malory avait extrait la balle à mains nues. Comment ils étaient arrivés à Beauréveil en trouvant Owardy, puis qu’ils étaient repartis vers le Sud. Qu’ils avaient trouvé Carry, qu’ils avaient proposé aux Carryiens de rejoindre Beauréveil pour construire une ville plus forte. Comment il était parti en mer pour cacher la bombe.
  Nous nous tournâmes tous vers Owardy pour voir sa réaction. Il demanda :
« - What bomb ?
- It’s a nuclear bomb. Probably one of those which were meant to explode in town. I guess Marseille was targeted, lui répondit Jonas.
- Why haven’t you told me about it few days ago? Demanda Owardy, vexé.
- I didn’t know if I could trust you. You were a Ravenwood, you were sent by Thomas Valente, and I suppose he is the responsible of the attacks. How could I trust you with this thought? »
  Jonas avait expliqué à Owardy qu’il ne lui avait pas parlé de la bombe plus tôt, car il ne pouvait pas savoir si il pouvait lui faire confiance. Owardy accepta l’excuse.
  Jonas nous affirma également qu’il ne divulguerait à aucun d’entre nous les coordonnées GPS de l’emplacement de la bombe.
« - Si jamais ils venaient à découvrir que j’ai caché la bombe, je ne veux pas qu’ils se servent de vous pour l’obtenir. Si ils la veulent, c’est à moi qu’ils devront la réclamer. »
  Mais Jonas n’avait pas l’air confiant pour autant.
  Il nous parla alors de la maison qu’il avait découverte explosée. Et de l’ordinateur.
« - J’ai besoin de reformer ma salle des théories, et d’avoir du courant électrique le plus rapidement possible. Je crois que cet ordinateur contient suffisamment d’informations pour remplir les vides dans l’histoire des bombes. »
  Il nous montra la mallette comme un objet extrêmement précieux.

  Nous avions formé une estrade à côté du feu. Pas quelque chose d’extraordinaire, mais il y avait dessus quatre personnes : Marine, Jonas, Owardy et Descordes II.
  Tous les Croiséens, Carryiens et St Martinois qui étaient venus à Beauréveil étaient présents, devant l’estrade. Au milieu, il y avait également, bien sûr, toute la bande. L’Equipe.
  Jonas était en retrait. Derrière le « Triumvirat ». Il paraissait déjà emmerdé. Et il n’était pas le seul.
  Je sentais une certaine tension chez les gens, et non sans raison à leurs yeux.
  Le triumvirat leur faisait peur. Descordes II devait avoir 45 ans, c’était le seul qui paraissait être à sa place. Mais Owardy devait avoir 25 ans à tout casser. Et en plus, c’était un Ravenwood. Il ne parlait même pas français. Quant à Marine, c’était, aux yeux de tous, une « gamine ». De Ventabren, en plus, la ville des Renégats.
  Le triumvirat n’était pas cohérent à leurs yeux, et il fallait qu’ils fassent leurs preuves. Et c’était pas gagné.
« - S’il vous plait, commença Descordes. Messieurs dames… »
  Il y avait toujours des conversations qui sonnaient comme des murmures. Marine paraissait déjà perdre patience.

Jonas
22h30

  Je me penchai vers Marine, qui m’écouta :
« - Fais ton numéro, ma vieille. T’as toujours su t’imposer. »
  Elle me sourit, quoiqu’un peu nerveusement.
« - Je déteste être devant la foule, m’avoua-t-elle.
- Tu te débrouilles mieux que moi.
- Mais toi tu sais parler, me rétorqua-t-elle.
- Au pire je prends le relais, promis-je. »
  C’était un peu ridicule. Nous n’étions pas vraiment ceux qui devaient porter la ville sur leurs épaules. Mais c’était comme ça. Le pire, c’était que je sentais que la population était en train de nous lâcher.
« - Prends ma méthode, lui conseillai-je. Et évite le chaos. »
  Marine acquiesça. Elle prit ce qui m’avait servi jusque là de bâton de marche, pour tenir debout face à la fatigue.
  Et elle frappa sur l’estrade à plusieurs reprises, jusqu’à ce que les discussions se taisent. Elle se tourna vers Descordes, qui lui fit un signe de tête.
  Je restai en retrait. J’essayais d’anticiper. Il fallait savoir une chose
  Ce genre de situation, j’en avais souvent rêvé. D’être devant une foule et de leur dire quoi faire. Maintenant, je me rendais compte à quel point la pression était grande. Dans chaque mot, il y avait de la peur. La peur de paniquer la foule, d’en perdre le contrôle. De les décevoir, de les porter à la confusion. Et maintenant que j’étais là, avec le Triumvirat, je me tenais dans l’ombre au maximum. Je savais que je pouvais très vite faire le con, et vouloir donner l’impression que je savais quoi faire. Mais la vérité, c’est que j’étais un gamin et que ça jouait en ma défaveur. Même si j’avais des connaissances énormes. Même si j’avais survécu dehors.
  Et j’avais si peu confiance en moi que je pouvais sombrer à la moindre réflexion de la part du public.
« - Mesdames, messieurs, entonna Nicolas Descordes. Nous vous avons demandé de vous réunir ici ce soir, et nous vous remercions d’avoir répondu à l’appel. »
  Silence. Pour l’instant, tous se passait bien. Je regardai Owardy : il était mal à l’aise. Il devait se sentir isoler, du fait qu’il ne parlait pas notre langue. Néanmoins, il restait stoïque. Avec la classe militaire. Et aussi l’air épuisé et le visage encore emprunt de l’expression d’effroi qui avait fini par s’imprimer sur ses traits au fil des jours. Quant à Marine, comme moi, elle devait un peu se demander comment elle avait fait pour se retrouver ici.
  Mener un groupe de personnes, c’est une chose. Mais leur faire face, c’est une autre histoire.
« - Nous avons discuté des options qui se présentaient à nous. Les habitants de Carry sont prêts à travailler, à travailler dur pour mériter leur place à Beauréveil.
- Car il va nous falloir du temps pour reconstruire Beauréveil, enchaîna Marine, peu sûre d’elle. Maintenant que La Croisée a disparu, cette ville est notre seul salut. Nous avons discuté des possibilités, et il y a un moyen pour la ville de retrouver l’électricité.
- Qui en a discuté ? demanda un homme au premier rang. »
  Il y eut un silence, et l’homme s’avança, levant la voix.
« - On m’a pas demandé mon avis, fit-il.
- Jusqu’à maintenant, j’ai fait partie des équipes autoritaires, assura Marine. Et je crois que, jusque là, on s’en est pas trop mal tiré.
- Et à quel prix ? rétorqua l’homme. La Croisée est morte, ma petite, et la plupart d’entre nous ont perdu des gens qu’on aimait. J’ai pas envie de risquer ma vie en la mettant entre les mains d’une gamine, de Ventabren en plus.
- Et ce type, là, c’est un Ravenwood ! cria quelqu’un dans l’assemblée. »
  Owardy tressaillit. Il se tourna vers moi.
« - Calm down, lui fis-je. It’s gonna be okay. »
  Il acquiesce d’un signe de tête, peu sûr.
« - Eh, eh, eh ! fit Descordes en montant le ton. Croyez-vous que j’aurais laissé ces gens prendre des décisions, si je n’étais pas sûr de leurs capacités ? Messieurs dames de Carry, je vous ai encadré dans notre survie. Oui, nous avons essuyé des pertes. Des grosses pertes. J’ai perdu ma fille. »
  Je me tournai avec surprise vers Descordes. D’un seul coup, j’étais pris d’une profonde pitié pour cet homme. Et aussi d’un certain respect, de pouvoir encore tenir debout après une telle perte. Perdre sa fille… rien de pire pour un parent que de survivre à ses enfants.
« - Vous avez pas affronté Ravenwood qui essayait de vous tuer, rétorqua l’homme. »
  Je m’en doutais. C’est pour ça que je la sentais mal, cette assemblée. Mais c’était ça, la démocratie. L’avis de tout le monde devait être écouté, même quand l’avis est incohérent.
« - Vous en savez rien, lui lança une femme. Ils ont peut-être même vécu pire.
- Mais ils étaient pas à La Croisée.
- Moi si, répondit Marine.
- Enfin, c’est absurde ! Qui est-ce qui prend les décisions, ici ? Un ennemi, une gamine et un météorologue ? Il n’y a donc aucun vrai responsable parmi nous ? »
  Je m’approchai. Marine soufflait. Elle me regarda.
« - Pas d’esbroufe, me prévint-elle.
- Je fais que m’avancer, répondis-je. »
  Puis je me tournai vers l’homme.
« - Comment vous vous appelez, Monsieur ? fis-je sur un ton de politesse.
- Harry Benimann, me répondit-il.
- Et vous faisiez quoi dans la vie, avant les explosions, Monsieur Benimann ? lui demandai-je.
- J’étais technicien informatique, me répondit-il.
- Et considérez-vous que vous avez les compétences pour assurer la gestion de notre population ?
- Au moins plus qu’un pauvre étudiant, me rétorqua-t-il du tac au tac. »
  J’encaissai la remarque.
  Les rumeurs commençaient à monter dans les rangs. Les discussions reprenaient. Les discordances aussi. Ca commençait à me pomper l’air.
« - Hey, Hey, Hey ! criai-je. »
  Le silence tomba un peu.
« - Monsieur Benimann, savez-vous qui sont les Ravenwood ? lui demandai-je poliment.
- Ce sont des mercenaires, me répondit-il.
- Connaissez-vous les routes de la région ?
- Bien sûr, je suis né ici !
- Sauriez-vous nous défendre contre une attaque des Renégats ?
- Je sais me battre.
- Savez-vous de quoi nous avons besoin ?
- De sel, de médicaments et de nourritures. »
  J’acquiesçai, sans ajouter un mot.
  Marine et Descordes me laissait parler. C’est dingue comme ils me faisaient confiance. Ca ne faisait que plus de pression sur mes épaules.
« - Marine, qui sont les Ravenwood ? lui demandai-je.
- Quoi ?
- Dis à ce Monsieur qui sont les Ravenwood, répétai-je calmement. »
  Elle me regarda dans les yeux. Et elle comprit.
  Comme tout dans notre amitié passait sans les mots.
« - Ce sont des mercenaires américains, d’une firme militaire privée, envoyés par l’ONU sous la directive de Thomas Valente, qui est un poids lourd aux Etats-Unis.
- M. Descordes, pouvez-vous nous parler des routes de la région ?
- On peut retracer une carte des routes en effaçant certaines parties de l’autoroute. Une partie a explosé avec Aix, et une autre a subi des dégâts à cause de bombes artisanales par des Renégats de Marseille. Les routes les plus sûres restent les départementales, les nationales sont trop exposées aux Renégats.
- M. Owardy, would you come please ? I’ll do the translation. »
  Owardy s’avança vers moi, confus.
« - M. Owardy, do you know how we should process to organize our survival?
- I’ve been trained to this, me répondit-il.
- May you tell us about it, please? Fis-je, soutenant la marque de politesse.
- Medicines, salt…
- Des médicaments et du sel, vous aviez raison, Monsieur Benimann, fis-je à l’intéressé.
- Arrêtez, gamin, me fit-il, à bout de nerfs ;
- What else, M. Owardy ? demandai-je au Ravenwood.
- We need some… iodine, gas…
- De l’iode, de l’essence, traduisis-je.
- We could use the river to produce electricity, and…
- We’re done, M. Owardy, thank you, affirmai-je au Ravenwood. »
Je regardai Benimann. Il avait l’air de douter incroyablement de ma personne. Peut-être à juste titre.
« - Monsieur Benimann, fis-je, cordial, comme vous avez pu l’entendre, nous en savons beaucoup. Nous n’agissons pas sans connaissance de cause.
- Bordel ! cria-t-il. Vous êtes qu’un gamin ! »
  Cet argument commençait à me taper sur le système. Comme si je n’en avais pas conscience !
  Il se tourna vers la foule. Nous le laissâmes faire.
« - On perd la face, nous fit Marine.
- Laissez-le parler, fit Descordes. Quand il aura fini de parler, on aura les arguments. Tant qu’il a encore un atout caché dans sa poche, on ne peut pas avoir le dessus.
- Vous êtes diplomate ?
- Avant de faire des études de météorologie, j’ai fait dans les ressources humaines.
- Aucun rapport, quoi, conclus-je.
- Sans rire, vous voulez vraiment donner les rennes de la ville à des ennemis ? A des gens irresponsables ? Nous avons déjà fait cette erreur à La Croisée en laissant le Maire Descordes à la tête de la ville, et ça nous a conduit à notre perte ! Allons-nous refaire la même erreur ? Laisser un mercenaire, et une Renégate… »
  Allons bon. Marine était une Renégate, maintenant ? Elle en était outrée.
« -… diriger notre groupe ? Il doit bien y avoir des gens parmi nous bien plus responsables.
- Je vous permet pas ! fit Marine. J’ai combattu à vos côtés !
- Vous sauviez votre peau, rétorqua Benimann. »
  Quand bien même je savais qu’il n’était pas le seul à penser ainsi, je savais aussi qu’il y avait des gens qui n’étaient pas d’accord avec lui, et qui étaient majoritaires. Parce que, sinon, nous n’aurions pas eu le commandement aussi longtemps.
  J’étais prêt à laisser les rennes à quelqu’un d’autre. Franchement. J’en avais rien à braire. Mais je voulais que cette personne soit tolérante, ouverte d’esprit, et capable d’écouter le conseil de tout un chacun. Et non de se braquer contre une personne sous le prétexte de l’âge ou de la provenance.
  Et comme les discussions prenaient de l’ampleur, devenant des disputes, je demandai à Owardy de tirer en l’air.
  Owardy obtempéra, et le silence retomba. Lourd.
J’étais à bout de nerfs, là.

Katia
22h41

  Je me rappelai de la facilité qu’avait Jonas à défendre une cause en public, quand ce n’était pas sa cause.
  C’était un des trucs incohérents chez lui. Il était incapable de se défendre. Mais il était parfait pour défendre les autres.
« - Maintenant, ça suffit. Je vous ai laissé la parole par soucis de démocratie et par respect, Monsieur Benimann, mais de toute évidence, vous êtes plus enclin à l’anarchie qu’à l’écoute.
- Comment…
- Taisez-vous et laissez-moi finir, maintenant, coupa Jonas. J’ai été cordial, poli et respectueux à votre égard. J’ai tenu à vous montrer que nous savions ce que nous faisions. Et au lieu de nous porter conseil pour avoir un jugement plus fiable, vous avez préféré nous casser les couilles avec des propos discriminatoires et l’envie de diviser notre groupe.
- Mais…
- Dans la phrase « taisez-vous et laissez-moi finir », quel est le mot que vous ne comprenez pas ? Je serais ravi de vous l’expliquer. »
  Silence. Benimann ne relevait pas. Mais Jonas provoquait, et son manque de cordialité et son ton énervé allait nuire à sa crédibilité.
  Je déteste la diplomatie…
  Il leva le regard pour parler à tout le groupe.
« - Il adore ça, me fit Victor.
- Quoi ?
- Il te dira sans arrêt qu’il déteste être à cette place, et je suis sûr qu’il le pense, mais à mon avis, ça doit le griser. »
  Je ne répondis pas. Il n’avait pas tout à fait tort.
« - J’espère juste que Marine l’arrêtera à temps, ajouta-t-il.
- Maintenant, j’aimerais que vous écoutiez bien les mots que vous prononcez. Il y a… il y a 45 jours, fit Jonas après un moment de réflexion, des gens ont fait explosé toutes les grandes villes du monde. Toutes les grandes villes ! Et vous croyez qu’on en est venus comment, hein ? »
  Silence.
« - Vous comptez vraiment refaire les mêmes erreurs qu’avant ? Rejeter des gens pour leur provenance ? Je demande à tous les Croiséens de se souvenir où était Marine à chaque fois que vous avez eu des problèmes. Où était Marine quand les Ravenwood ont envahi La Croisée. Où était Marine quand vous avez fuit. Où était Marine quand vous êtes arrivés à Beauréveil. »
  Marine ne prononça pas un mot. Jonas enchaîna.
« - J’ai été suspicieux à l’égard de John Owardy. Mais il a fait ses preuves, il nous a ouvert les portes de sa ville. Il s’est rebellé contre son autorité et s’est fait tiré dessus. Que faut-il qu’il fasse de plus pour prouver sa bonne fois ?
- Vous n’êtes qu’un gamin, vous ne pouvez pas comprendre ! se renfrogna Benimann.
- Arrêtez avec cet argument à deux balles ! rétorqua Jonas brusquement. Vous étiez au courant, vous, des retombées atomiques ? Est-ce que c’est vous qui avez mis La Croisée à l’abri de ces retombées ? Est-ce que c’est vous qui êtes allez en territoire ennemi chercher des infos ? Est-ce que c’est vous qui avez ramené à votre ville un camion de victuaille ? Oui, je suis jeune, comme Marine. Oui, dans un monde normal, on ne confierait jamais la garde d’une ville à des gens comme nous, mais l’un de vous peut-il me dire sans mentir que notre monde est encore normal ? »
  Nouveau silence.
« - Jusqu’à maintenant, vous nous avez fait confiance. Et comme tous les hommes, nous avons fait des erreurs. On n’avait pas le droit, mais on les a fait. Et on les assume encore. Seulement, on ne choisit pas ses dirigeants quand ça nous arrange. Vous vous êtes tournés vers nous en désespoir de cause, assumez également les conséquences de vos choix. »
  A nouveau, silence dans les rangs. J’hésitais à répondre « oui général ». Il y avait peut-être de quoi répondre, et de quoi faire fermer sa gueule à Jonas. Mais pour l’instant, je ne voyais pas quoi.
« - Nous pouvons reconstruire cette ville ensemble, et ce n’est pas une question de savoir qui représente le village. La question est de savoir qui viendra apporter son soutien et son savoir à reconstruire cette ville. Car si nous ne reconstruisons pas les choses les uns avec les autres, nous les détruirons alors les uns contre les autres. Je vous le demande, en tant qu’ami, en tant qu’un simple gamin qui s’est pris des balles dans le corps pour la survie de chacun d’entre nous, gardez en mémoire le monde qui a conduit aux explosions. Je sais que vous n’avez pas envie que ça recommence. »
  Jonas se tourna vers Benimann.
« - Je comprends que vous ne puissiez admettre qu’un gamin comme moi fasse, à vos yeux, « semblant de savoir ce qu’il fait ». Mais, de vous à moi, pourquoi croyez-vous que je le fais ? Croyez-vous vraiment que je considère nos vies comme un jeu ? »
  Jonas laissa alors son speech en suspens. Il le termina sur des mots fragiles :
« - Voilà, c’est tout. »
  Par la suite, Descordes proposa d’enchaîner sur les projets de reconstruction. Personne n’objecta.
  Des gens se proposèrent pour se servir de la rivière en contrebas de la ville pour alimenter une partie de la ville en électricité. Mais ça n’allait pas suffire, selon Descordes, il faudrait aussi installer des éoliennes. Mais il nous manquait le matos.
  Marine appela Victor à parler de Barricade devant la population. Les connaissances des environs de Barricade dont Victor disposait allaient être précieuses, et il y eu trois personnes volontaires pour former une escorte pour aller à Barricade le moment venu.
  Pour prêter main forte à la reconstruction, la plupart des gens étaient prêts à apporter leurs connaissances. D’autres étaient trop jeunes, trop vieux, trop peu formés, ou bien trop spécialisés pour subvenir à la matière grise. Ils seraient donc, pour les compétents, les bras de l’opération.
  Comme tout un chacun. Et quand ils demandèrent quelqu’un pour l’intendance des vivres, je me proposai. Sans surprise.
« - Je ne veux plus avoir à utiliser une arme, affirmai-je. »
  Owardy se proposa également à l’intendance. Descordes accepta. Il affirma que c’était une bonne chose que le Triumvirat s’implique physiquement et ne reste pas à palabrer derrière un bureau.
  Franchement, finalement, Benimann n’était pas quelqu’un de mauvais. Il était simplement méfiant. Et qui pouvait lui en vouloir ?
  Je lui avais parlé, un peu après le speech. Il se faisait du soucis parce qu’il était seul avec son fils de huit ans et qu’il avait peur.
« - Nous vivons dans un monde de peur, maintenant, Monsieur Benimann.  De peur et d’incertitude.
- Comment faites-vous pour arriver à supporter ça, jeune fille ? me demanda-t-il.
- Je n’ai jamais dit que j’y arrivais. »
****

I'J'


Nuts !

Hors ligne

 

#12 07-11-2007 15:09:37

irajonas
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Re: Acte 2 : Terre Sans Nom

Part 13 : Trois semaines plus tard
Jonas
66 jours après les bombes   
12h22

  On est tous d’accord pour dire que j’étais à la fois un débrouillard et un veinard.
  C’était à peu près comme ça que j’avais survécu jusque là.
   Maintenant, la survie n’était plus une question de chance, ou de talent. C’était une question de travail. Et ça faisait trois semaines que nous planchions comme des malades.
  Pas de morts ni de malades, hormis quelques grippes. C’était un miracle. Nous avions placées les voitures restantes en lieu sûr, avec le Tank. Nous ne voulions pas que le peu d’essence qu’il nous restait soit gâché inutilement. Du coup, pour les déplacements, nous avions dû faire avec deux vieilles méthodes.
  Vélos et chevaux. On privilégiait les chevaux car ils pouvaient transporter des bagages, mais j’étais pas un fan des grandes chevauchées équestres. J’étais mal à l’aise, mais je n’avais pas bien le choix. C’est une fille de Carry, Mégane, qui m’apprit à monter à cheval.
  C’était une fille douce, mais froide. Elle n’exprimait aucune émotion sur son visage. C’est dommage, car si elle se montrait un peu plus expressive, ce serait sans doute une fille superbe.
  Elle avait vingt cinq ans, mais paraissait plus jeune. Elle s’était occupé du centre équestre de ses parents à Carry. Elle m’avait expliqué que les chevaux avaient la particularité de ressentir non seulement le danger, mais aussi les émotions véhiculées par les humains. Entre autre la peur. Ce qui me rendait plus ou moins proche de ces animaux.
  Et, après de nombreux essais, dont certains peu fructueux voire ridicules, je pouvais enfin monter un cheval décemment. Toutefois de manière ridicule à l’occasion.
  Beauréveil se remettait à vivre. Nous avions proposé aux habitants de se loger dans des maisons dotées de cheminées, afin de bénéficier d’un minimum de chauffage le temps qu’on trouve une alternative. La solution restait le charbon, mais nous manquions de bois, et bien sûr de charbon convenable.
  Katia culpabilisa d’avoir proposé le « bûcher géant », mais nous lui rappelâmes rapidement que ces matériaux n’auraient pas convenu à entretenir un feu suffisamment longtemps pour bien chauffer.
  Nous avions plus ou moins sympathisé avec la population. Le fait de nous engager tellement à nous occuper de leur survie les toucher, quand bien même était-ce parfois un peu léger. Ils nous appelaient, parfois, non sans évoquer une certaine empathie à notre égard, « le Groupe des Orphelins ». Parce que nous étions tous à notre charge, isolés de nos parents par les Bombes.
  Les projets étaient plus réalistes qu’ambitieux. La priorité était de rétablir un chauffage convenable pour tout le monde, et en priorité pour les personnes âgées. Si certaines personnes se faisaient plus solitaires, en revanche, tout le monde travaillait. Sans exception. C’était même une surprise, même si je savais que ça n’allait pas durer, car la politique actuelle n’imposait pas le travail et ne contenait aucune sanction. Mais travailler devenait vital pour tout un chacun, car une paire de bras de plus allait nous permettre de retrouver plus rapidement un mode de vie convenable, à défaut d’être normal.
  Car nous ne pouvions pas retourner à notre vie d’avant. Pas de retour en arrière possible. Et il fallait que nous en prenions tous compte.
  Avec Malory, on nous avait proposé une maison proche du centre-ville. C’était une des règles de sécurité : nous devions concentrer la population sur le centre-ville, et agrandir petit à petit. Si nous étions trop éparpillées, il serait facile pour l’ennemi de nous diviser. Regroupés, nous étions plus fort.
  Ainsi, sans avoir une véritable vie commune banale, avec un rythme à la « métro-boulot-dodo », je vivais avec Malory dans une petite maison qui était plutôt douillette, en dépit des quelques travaux à faire. Mais nous étions tellement habitué à dormir mal que cela nous convenait amplement. Ca nous paraissait même luxueux.
  Tout baignait, par rapport aux dernières semaines que nous avions vécu. J’avais même dû apprendre à faire quelque chose que je n’avais pas fait depuis longtemps : je me montrais discret. A Beauréveil, Légion n’existait pas. J’étais au milieu de tout le monde, comme tous le monde. Et c’était reposant.
  Je faisais partie de deux équipes : un soir sur trois, je prenais le tour de garde dans l’équipe de sécurité, avec trois personnes à ma charge. Et, tous les jours, je rejoignais Victor et d’autres personnes au Relais.
  Le relais devait permettre à la ville d’être alimentée en eau, mais comme l’électricité était HS, les moteurs étaient morts. Donc l’eau stagnait. Il fallait trouver une alternative pour que l’eau arrive. Peut-être même trouver un générateur pour réalimenter le bâtiment, et ce n’était pas gagné. Loin de là.
  Alors, en attendant, les bains n’existaient plus. La seule alternative était le gymnase. Comme il était assez isolé de la ville, c’était le bâtiment le plus proche du Relais, et nous avions pu créer un lien entre le Relais et le gymnase. Mais il fallait faire couler l’eau jusqu’au gymnase et arrêter le flux régulièrement. Ainsi, les douches des vestiaires hommes et femmes de Beauréveil étaient accessibles, mais il fallait modérer.
  Nous avions également créé un réservoir d’eau potable dérivant du Relais. Tous les matins, il y avait une distribution de bouteilles d’eaux.
  Pour la nourriture, il y avait une équipe de chasseurs. D’autres s’efforçaient d’entretenir les cultures pour anticiper les récoltes du printemps. Même si l’hiver n’était pas encore là, nous voulions anticiper.
  Sinon, nous rationnions. Et une équipe à cheval vagabondait de village en village à la recherche de vivres, en évitant les Renégats.
  Nous survivions. Avec contrainte, mais la survie n’a jamais été un luxe. Et la plupart d’entre nous s’en sortait bien malgré le froid.
  Nous avions employé nos efforts à rendre le rez-de-chaussée du Centre Médical opérationnel. Des médicaments rangés, et un médecin chef qui était assisté par quelques volontaires courageux qui subissaient tous les matins une formation aux premiers soins, et aux soins de base. Il y avait une aile d’aide psychologique, dont le premier patient avait été Théo. Nous avions tellement peur qu’il retente une connerie que Malory allait le revoir tous les jours.
  Elle ne m’en voulait pas de lui avoir tiré dessus. Elle m’avoua que sur le coup, elle avait cru que je voulais le descendre. Mais qu’après, elle a compris. Elle me réprimanda néanmoins d’avoir pris énormément de risque.
« - Si tu avais raté ton tir ?
- Je ne l’ai pas raté, avais-je répondu.
- Mais si tu l’avais raté ? »
  J’avais été incapable de lui répondre.
  Malory, elle, faisait d’ailleurs partie des volontaires au Centre Médical. Marine, elle, avait un briefing par matin et par début de soirée avec Owardy et Descordes. Briefings auxquels je participai. Je leur faisais office de secrétaire, et ils donnaient une grande importance à mes conseils. Mais la plupart du temps, je ne réagissais pas. Ils s’en sortaient, tous les trois, très bien.
  En dehors des briefings, Owardy s’occupait de l’intendance de la nourriture avec Katia et quelques volontaires. Il n’y avait pas besoin de grand monde. Marine, elle, s’employait à visiter chacun des domiciles pour vérifier que personne ne manquait de rien. Alice s’y employait également, et y attaché beaucoup d’importance.
  Quant à Victor, il travaillait avec moi au Relais. Nous faisions aussi des détours par l’entrepôt. Il y avait des roulements.
  Nous prenions le même rythme qu’avant, à quelques différences près. Le matin, nous nous reposions. Cinq personnes faisait l’inventaire de l’entrepôt tous les matins, et le lendemain, cinq autres personnes s’en chargeaient, ainsi de suite